Par Danielle Laguillon Hentati.

Le hasard me fit découvrir, un jour d’été pluvieux, la photo jaunie d’un soldat au dos de laquelle mon père avait écrit un nom : Omer Segrot. J’avais alors commencé mes recherches généalogiques et je sus tout de suite de qui il s’agissait : mon trisaïeul. La découverte était d’importance ! En effet, je n’avais aucune information sur lui, car il était un entant « trouvé », c'est-à-dire né de père et de mère inconnus. Or voilà que le destin – ou mon ange bienfaiteur – me donnait un premier indice. J’étais très émue, Omer avait enfin un visage ! Je lui devais de ne pas renoncer.

Par la suite, dans ma galerie de personnages mystérieux, j’ajoutais d’autres enfants trouvés. Le sort en était jeté, je me penchais sur le problème des enfants trouvés ou abandonnés, je me mis à questionner les uns et les autres, à lire le peu de documents écrits sur la question ; puis j’eus l’occasion d’aller aux archives départementales de la Gironde voir leurs dossiers (je ne suis pas encore allée aux archives de la Dordogne, ni de la Charente).

Car les enfants abandonnés ont une histoire présente. Certes, nous ne connaissons pas leurs parents, donc ni leur origine géographique, ni leur milieu social ; les parents étaient-ils des citadins ? installés depuis peu à Bordeaux ? Les mères étaient-elles des servantes engrossées par le maître, donc dans l’incapacité de garder leur enfant pour l’élever ? Ou bien père et mère étaient-ils des manouvriers trop pauvres pour nourrir une nouvelle bouche ?

enfantstrouves01 Omer Segrot (2)


Cependant, grâce aux dossiers administratifs, je pus trouver des éléments intéressants me permettant d’évoquer leur parcours dès leur petite enfance. Ces éléments matériels apportent une connaissance partielle de leur existence, toutefois, ils sont souvent révélateurs de la vie qu’ils ont pu ou non s’organiser.

L'abandon d'enfants est un phénomène ancien et récurrent dans les sociétés occidentales. Les réponses données à cet évènement varient dans le temps et l'espace au gré des contingences historiques / politiques, et du statut de "l'enfant" au sein des sociétés qui l'accueillent.

Bref rappel historique

Dans l'antiquité, les enfants délaissés n'ont de secours à attendre que de la charité individuelle. Dans l'empire grec ou romain, l'enfant exposé est la propriété de celui qui le recueille, souvent plus par intérêt que par pitié. L'infanticide est admis légalement, car il s'agit de limiter l'accroissement d'une population secourue par l'Etat.
Aux premiers temps du christianisme, les évêques prennent sous leur protection les enfants abandonnés et menacent des peines les plus sévères l'exposition et l'infanticide. Des asiles sont fondés pour secourir les malades, les infirmes et les pauvres, et, aux portes des églises, on place une coquille de marbre pour recueillir les petits. Cependant l'Eglise range au nombre de ses serfs les enfants délaissés qu'elle prend à sa charge.
Le Moyen-Age voit persister l'exposition des enfants dans les lieux publics "Au bon cœur des inconnus" ou aux portes des monastères où ils deviennent moines. Mais l'accueil de ces enfants commence à s'institutionnaliser. Aux XIV° et XV° siècles, l'Italie construit dans ses cités : Milan, Florence, Naples... de grands hospices pour accueillir les indigents et les "enfants trouvés". En France, ce sont les seigneurs qui doivent payer pour l'entretien des enfants trouvés sur leur juridiction. Ils sont confiés à un hôpital ou une famille nourricière, mais beaucoup se dérobent à cette obligation. En 1362, Jean de Meulan, évêque de Paris, fonde une confrérie pour secourir les enfants, c'est l'hôpital du Saint-esprit, situé place de Grève. Mais en 1445, Charles VII ordonne par lettres patentes de n'y recevoir que les enfants abandonnés nés en légitime mariage! Encore sous le règne de François 1er, seuls les enfants légitimes ont droit à l'assistance, les « bâtards n'ont d'autre refuge à Paris qu'une maison appelée la Couche, située en l'île de la Cité [...] Un trafic infâme obligea de fermer l'établissement. On découvrit que les servantes de la maison, vendaient les enfants 20 sous la pièce, pour des opérations de magie, ou pour d'autres usages aussi coupables. »
Plus tard, de nombreuses fondations émanant de l'Eglise ou du Pouvoir accueillent les enfants abandonnés.

A Bordeaux (3)
La prise en charge des enfants trouvés, abandonnés et orphelins pauvres commence à Bordeaux dès le Moyen-Age avec la fondation de l’Hôpital-prieuré Saint-Jacques en 1119 par Guillaume IX, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, dont le domaine couvre 19 départements de la France actuelle. Son héritière est sa petite-fille Aliénor. L’hôpital, situé rue du Mirail, près de la Grosse Cloche et des fossés de la ville, a d’abord pour fonction d’héberger les « jacquaries », pèlerins de Compostelle, jusqu’à 1000 par jour ;ensuite de recueillir les femmes pauvres en couches ; enfin de nourrir et entretenir les enfants abandonnés et les orphelins. Il bénéficie de chartes successives avec privilèges et donc de ressources pendant la période anglo-gasconne de 1152 à 1453 (Bataille de Castillon) Il dure jusqu’en 1654. En exécution d’un arrêt du Conseil du 10 janvier 1648, le Maire et les Jurats sont chargés désormais de l’entretien des enfants trouvés.

Au XVIII° siècle, lui succède l’Hôpital Saint-Louis-des-Enfants-Trouvés, premier établissement bordelais réservé uniquement aux Enfants Trouvés, dans le quartier Sainte-Catherine. Sa façade donne rue Bouhaut (l’actuelle rue Sainte-Catherine). Aux archives municipales, on peut voir les lettres patentes de Louis XIV du 17 juin 1714 portant création de l’ Hôpital Saint-Louis-des-Enfants-Trouvés qui va fonctionner de 1714 à 1772.
Cet hôpital reçoit les enfants exposés au « Tour » qui existe à Bordeaux jusqu’en 1861. Puis les enfants sont confiés à des matrones qui leur refusent souvent « les eaux salutaires du baptême, sans parler des mauvais traitements... ». Le recours à l’abandon est dû à la misère, aux famines et à la bâtardise. Il est mal vu, mais toléré, parce qu’il évite l’infanticide, puni de mort depuis le XI° siècle.
Jusqu’à l’âge de 5 ans, les enfants sont confiés à des nourrices extérieures ; puis de 5 à 9 ans, leur entretien et leur formation religieuse sont confiés aux Filles de la Charité dont la congrégation a été fondée par Saint-Vincent-de-Paul en 1633. Elles assurent aussi la tenue des registres (qui sont pour nous aujourd’hui une source précieuse d’informations). Après l’âge de 9 ans, les enfants sont transférés à l’Hospice de la Manufacture. L’administration comporte : des membres du Parlement, des membres du clergé, des membres de la Jurade et des notables commerçants.
L’Hôpital-Saint-Louis est vite trop petit, insalubre avec une surmortalité : de 1725 à 1753, le nombre de pensionnaires passe de 280 à 1155, puis à 1544 en 1772 lors de la fusion avec l’Hôpital de la Manufacture. Mais le problème du financement s’aggrave. En 1772, par lettres patentes de Louis XV, l’Hôpital-Saint-Louis est désaffecté et les enfants de tous âges regroupés à la Manufacture.

L’Hôpital général des métiers ou de la Manufacture (1624 – 1881) est antérieur à l’Hôpital-Saint-Louis-des-Enfants-Trouvés. En effet, sa construction a été décidée à partir de 1624, grâce à un legs de 30 000 écus fait en 1619 par Anne de Tauzia (4), veuve du vicomte de Brezets, conseiller au Parlement, mais elle est retardée par la Fronde et les guerres de religion.
En 1662, trois ans après son passage à Bordeaux, Louis XIV, par lettres patentes, indique que « les enfants resteront à l’hôpital pour y apprendre un métier jusqu’à ce qu’ils puissent être placés dans la ville, dans les vaisseaux du Roy ou à la campagne ». Ces établissements sont destinés par Colbert à donner une formation aux exclus de plus en plus nombreux au XVII° siècle. C’est pourquoi, dans cet hôpital-hospice, les enfants vont apprendre divers métiers dans les ateliers de menuiserie, tonnellerie, peinture, vannerie, etc…
L’achèvement de la Manufacture est l’œuvre de Duplessy, architecte du Château Trompette et de l’église Notre-Dame. Lasserre écrit : «C’était un vaste bâtiment dont la sobre architecture dominait, du 17ème au 19ème siècle, les chantiers de construction de la marine du Roi (5)».

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Hospice de la Manufacture (6)

 

Situé dans le quartier Sainte-Croix, c’est un bel édifice dont la façade scandée par trois pavillons de style Richelieu mesure 258 m et regarde la Garonne quai de Paludate. Trois autres ailes sont ajoutées, entourant une cour plantée d’arbres et agrémentée de fontaines, le tout occupant 41 840 m², comme l’indique la fiche d’adjudication au début du XX° siècle qui voit malheureusement sa démolition ; il sera remplacé par la maison de vins Descas.
De 1720 à 1820, le pourcentage des enfants trouvés augmente de 10 à 22 % en raison de l’exode rural qui amène la population de la ville à plus de 100 000 habitants, ce qui est beaucoup pour la ville ! Le fonctionnement de l’hôpital est de plus en plus onéreux bien que les autorités locales et les plus riches Bordelais acceptent de payer le risque social de l’essor économique de la cité, particulièrement éclatant au XVIII° siècle, comme le montre l’architecture de la ville.