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par Daniel Salmon - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Il y a deux cents ans, très exactement le 27 septembre 1815,  les frères Faucher, jumeaux nés à la Réole, traversent à pied, en se donnant le bras, une grande partie de la ville de Bordeaux.

Ils ont quitté le Fort du Hâ, leur prison, vers 9 heures. A 55 ans, ils se ressemblent étrangement. Ils sont vêtus de la même façon : une simple camisole blanche et ont la tête nue. Leur extraordinaire destin va se terminer tragiquement aujourd'hui.
Les gendarmes et la garde nationale les entourent, en un sinistre cortège. Très calmes," les traits remplis d'une douce sérénité" (1), ils font un signe à leurs amis venus les soutenir le long du trajet. Condamnés à mort depuis la veille, ils marchent vers le " champ de pourpre " (1).
 Arrivés sur place, ils refusent de se laisser bander les yeux, César Faucher commande le feu ; tous deux tombent, devant les gardes royaux à cheval et la légion de Marie-Thérèse, convoqués pour l'occasion. La salve est saluée par les hurlements de la foule (2).
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Constantin et César Faucher, nés le 12 septembre 1760, sont les " jumeaux de la Réole ". Leur carrière militaire hors normes reflète toutes les évolutions de l'époque. Engagés volontaires en 1792 pour combattre la révolte royaliste en Vendée, ils sont blessés plusieurs fois ce qui leur vaut d'être nommés ensemble généraux de brigade le 11 octobre 1793.
 Accusés d'avoir regretté la mort de Louis XVI, ils sont condamnés à mort une première fois.
Sauvés de justesse par Thermidor, ils sont réintégrés dans l'armée. Mais ils démissionnent quand Napoléon est sacré empereur.
Les frères Faucher exercent alors les fonctions civiles de maire et sous-préfet de La Réole. Ils s'engagent à nouveau dans l’armée pendant les Cent Jours, pour s'opposer au retour des royalistes.
 Après un procès inique, où pas un avocat n'a voulu les défendre, ils sont condamnés à mort le 26 septembre 1815 par le tribunal militaire de Bordeaux.
 
Ils sont inhumés à la Chartreuse de Bordeaux. Depuis leur mort le lieu précis de leur sépulture est inconnu.
En novembre 1837, J.M. Cortot se promène dans le cimetière (3). Arrivé dans la 7° division il rencontre le fils du gardien à qui il demande où sont enterrés les frères Faucher. Ce dernier lui montre une longue pierre. En écartant les herbes qui la recouvrent Cortot découvre une inscription au couteau "Ci gisent les jumeaux de La Réole, victimes de la Royauté en 1815". Il déplore qu'il n'y ait "pas un seul indice pour montrer à l'étranger la place où reposent les frères Faucher et cependant l'histoire de leur mort est un feuillet sanglant qu'on ne peut arracher de notre histoire".
Martin et Ferrus dans leur livre sur la Chartreuse de Bordeaux (4) publié en 1911, rapportent que sur le registre d'entrée figure à la date du 27 septembre 1815 : "Les messieurs Faucher, fusillés ". Le 27 septembre 1830, on a posé sur le lieu de l'inhumation la première pierre du monument qui devait être élevé grâce à une souscription publique (5). Du monument on ne connait que le dessin (illustration ci-dessous).
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 Il ne se fera jamais. Mais pour Ferrus une tombe existe bien. Une photo en est même publiée. L'administration du cimetière prétend que ce tombeau appartient à M. de Maupassant, directeur des contributions directes.
Curieusement, un plan édité par l'administration du cimetière dans les années 80 précise l'emplacement du tombeau des frères Faucher : 2° série, N°61 bis. Je ne l'ai pas trouvé à cette adresse.
Le nom des frères Faucher ne figure pas dans le remarquable guide " le chant des morts " (6). Quant au site " cimetières de France et d'ailleurs " il ne parle plus que d'une présence " symbolique ".
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Sources

  1. Le champ de pourpre était le lieu des exécutions militaires. Il était situé près de la rue Judaïque et proche de la rue qui aujourd'hui porte le nom   des frères Faucher.
  2. Article de Shenandoah Davis sur le site : la maraichine normande
  3. La mosaïque du midi. 1838.
  4. Maurice Martin et Maurice Ferrus : la Chartreuse de Bordeaux. Bibliothèque de Bordeaux.
  5. Projet de monument aux frères Faucher. Bibliothèque de Bordeaux.
  6. " Le chant des morts " Guide des cimetières de Bordeaux. Prévot et Lassere. Sans date (vers 1995)

(11/2015)

Les frères Faucher sont-ils toujours à la Chartreuse  (suite) ?

Le hasard est l'ami du curieux. A peine l'article sur la sépulture des frères Faucher était-il publié sur le site cahiers d'archives que je trouvais à Saint Michel le " Bordeaux pittoresque " de Maurice Ferrus (deuxième série) publié en 1911. L'auteur y expose les détails de l'enquête qu'il a menée sur l'emplacement du tombeau des deux frères.

 A la Toussaint 1909, les bordelais qui se promènent au cimetière de la Chartreuse s'arrêtent devant un petit monument situé du côté de la rue d'Arès, très précisément dans la deuxième série au " 61 bis ". Sur une colonne une petite affiche à l'encre rouge indique " Aux Frères Faucher condamnés à mort par le conseil de guerre de Bordeaux le 22 septembre 1815, fusillés le 27 septembre 1815. " Une pierre posée sur le socle dissimule – semble-t-il – des noms et des dates. De là à penser que les autorités cherchent à cacher les personnalités qui reposent ici, il n'y a qu'un pas, vite franchi par les témoins présents.

L'inspecteur des cimetières M.Rives se rend sur les lieux. Il apporte des précisions : " Personne n'a jamais trouvé trace du tombeau des frères Faucher  " " Le tombeau concerné est celui de M.de Maupassant; il ne renferme qu'un corps celui d'un certain Barbier."
Pourtant L'indicateur du 27 août 1830 relate la manifestation qui s'est déroulée le 25 août à six heures du soir. Quinze à vingt mille personnes suivaient un cortège se dirigeant vers la deuxième série N° 61 bis de la Chartreuse. Désiré Texier, un grognard ayant perdu son bras à Waterloo portait une couronne " Aux mânes des frères Faucher ".Trente-deux officiers du 55° de ligne le suivaient. Cinq discours avaient été prononcés. Une collecte avait permis de récolter des fonds pour l'érection d'un monument dont le plan avait été réalisé par M.Rochefort, architecte. Le 27 septembre 1830, à midi, jour anniversaire de la mort, la première pierre en était posée.
Ferrus poursuit son enquête mais ne trouvera rien, les archives ayant sans doute disparu dans l'incendie de la mairie en 1864. En revanche il acquiert la certitude que le tombeau contient bien le corps de Barbier. Le bloc de pierre a été enlevé, sur ordre de la mairie, en 1909. Il ne portait aucune inscription.
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 La tombe photographiée par Ferrus dans son guide de la Chartreuse (1911) a disparu, elle aussi. A l'emplacement du 61 bis deuxième série se trouve désormais une sépulture en marbre, moderne.

Conclusion :
Il est à peu près certain que les corps des jumeaux de la Réole ont bien été déposés dans la nuit du 27 septembre 1815 au cimetière de la Chartreuse.
L'emplacement indiqué est plausible. Rappelons que l'exécution a eu lieu dans le secteur. A l'époque, le cimetière n'avait pas encore été agrandi. On peut penser que les fossoyeurs sont allés au plus proche.
Il est attesté que les derniers fidèles de l'empereur venaient se recueillir régulièrement à cet endroit.
Les multiples changements politiques de la première moitié du XIX° siècle expliquent les revirements successifs des autorités locales et de l'opinion publique. Cette période trouble a connu successivement la fin de l'Empire, les règnes de Louis XVIII, Charles X, Louis Philippe, la deuxième République.
Le souvenir des frères Faucher, exécrés par certains royalistes, adulés par les nostalgiques de Napoléon s'est éteint au fil des temps.

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Sources

  1. Maurice Martin et Maurice Ferrus : la Chartreuse de Bordeaux. Bibliothèque de Bordeaux.
  2. Projet de monument aux frères Faucher. Bibliothèque de Bordeaux.
  3. Maurice Ferrus " Bordeaux pittoresque " (deuxième série) 1911.

(01/2016)