Imprimer

Monique Lambert

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Une colonie agricole pour jeunes détenus au domaine de Fontaudin ? En 1866, ce fut un projet, dans l’air du temps, sans suite.

 

A l’initiative de cette affaire, Messieurs Gattelet, propriétaire à Pessac (résidant 24 rue Vital Carles à Bordeaux) et Delbreil. Ils ont présenté ainsi leurs arguments :

 

  « Monsieur Gattelet par des travaux longs et coûteux a disposé pour une bonne exploitation un domaine qui ne constituait précédemment qu’une lande presque sans valeur. Monsieur Delbreil est en position d’appliquer à cette propriété défrichée et prête à produire tous les engrais qui peuvent être nécessaires »
  Ils veulent « l’amélioration du sort physique et moral des jeunes détenus » et pour cela : « Préparer ces enfants à devenir d’honnêtes travailleurs et rendre service à la fois à eux-mêmes et à la société qui a un si grand intérêt à vois revenir vers les campagnes les bras qui tendent chaque jour à s’en éloigner et augmenter la production dans les métiers déshérités et contribuer à tourner vers les travaux agricoles des enfants égarés. »
colonieagricole fontaudin02

Le projet, en lui-même, n’était pas très original.

Depuis quelques décennies, des expériences ou des réalisations plus ou moins  abouties s’étaient multipliées. Elles avaient toujours pour but  l’éducation de jeunes garçons susceptibles de perturber la vie d’honnêtes citoyens et dont on ne savait trop que faire. Ils avaient commis quelques actes répréhensibles, parfois des peccadilles (vol de pain, de mouchoir, mendicité, etc.). Le tribunal estimait que vu leur jeune âge (10 ans à 18 ans), ils avaient « agi sans discernement ». Cependant leurs familles ne pouvant leur assurer un cadre éducatif convenable, ils étaient dirigés vers une maison de correction ou une colonie agricole qui prendrait soin d’eux, leur donnerait de l’instruction et les formerait au métier d’agriculteur. Le monde rural, en effet, avait besoin de bras.
Les colons se retrouvaient placés dans ce que l’on a appelé « les colonies agricoles » pour une durée plus ou moins longue. Ils étaient de fait,  totalement dépendants d’organismes privés qui moyennant un prix de journée qui leur était attribué assuraient leur éducation.
Toutes ces exploitations  n’étaient pas des bagnes, du moins au début.
Leur mauvaise réputation et quelques scandaleuses affaires ont entraîné, très tard, l’abandon de ce projet « éducatif ».

Il semblerait que la réputation des porteurs de projet n’ait pas joué en leur faveur. Aussi, ont-ils  été contraints de trouver une autre façon d’exploiter leur domaine.

C’est sous la cote ADG Y 264 que l’on peut lire les quelques feuillets qui évoquent cette affaire : un bref échange de courrier et surtout un projet de règlement intérieur, développé plus loin et conforme à ceux d’établissements de ce type.

On notera la prégnance du religieux. L’enseignement primaire qui était proposé à ces garçons, le plus souvent illettrés, pouvait être considéré comme une chance. Mais il n’est pas  précisé dans le texte, si l’apprentissage scolaire se substituait ou s’ajoutait aux 10 heures quotidiennes de travaux agricoles.
Punitions et récompenses étaient graduées. Il était prévu que les punitions corporelles soient interdites. Un vœu pieux, souvent démenti par l’usage. Des mesures garantissant l’hygiène et la propreté étaient énumérées. Quelques notes sur le régime alimentaire, le vestiaire, l’infirmerie. La sortie du jeune de la colonie était prévue par la constitution d’un pécule et le patronage d’hommes honorables.


Règlement de  la Colonie agricole de Pessac


Art 1. But de la fondation de la Colonie
Placée à l'entrée des Landes et conquise en quelque sorte sur elles par ses fondateurs, la Colonie agricole de Pessac reçoit les jeunes détenus qui leur sont confiés par le Gouvernement. Le but agricole est de démontrer par l'exemple la possibilité de la mise en culture des Landes. Le but moral est d'élever les enfants à la vie d'agriculteur honnête et laborieux.

Art 2. Instruction religieuse
La base de toute éducation morale étant la religion, la Colonie est dirigée pour l'enseignement religieux par un aumônier donné par son Eminence le Cardinal Archevêque de Bordeaux.
Le Directeur de la Colonie préside chaque jour à l'accomplissement des devoirs religieux des enfants.
L'enseignement du catéchisme fait partie de l'enseignement primaire qu'il reçoit dans la maison.
Chaque dimanche et les autres jours de fête légale, les Enfants sont conduits à la messe dans l'Eglise paroissiale de Pessac. Les vêpres pourront être remplacées par un exercice religieux fait le soir dans l'intérieur de la Colon.

Art 3. Instruction primaire
Les colons ont tous une classe d'instruction primaire chaque jour, les dimanches et jour de fête excepté, pendant lesquels la classe est remplacée par une instruction religieuse.
La classe se prolonge pendant une heure seulement pour les colons qui savent lire et écrire, et pendant deux heures pour ceux qui ne le savent pas.
Lorsque les travaux agricoles seront très pressés, la classe pourra être supprimée dans la semaine, à la condition qu'il sera fait une classe le dimanche afin que les élèves ne perdent pas de vue les leçons qui leur sont données pendant un temps prolongé.
L'enseignement comprend la lecture, l'écriture, les quatre premières règles de l'arithmétique et le système légal des poids et mesures.
Pour les élèves qui montreront plus d'aptitude, on pourra leur enseigner les éléments de l'art qui paraitra devoir être le plus utile suivant la direction de leur intelligence ou leur adresse, comme le dessin linéaire, l'arpentage ou tout autre objet d'enseignement se rattachant à l'ensemble des connaissances agricoles.
La méthode sera celle suivie par les écoles communales.

Art 4. Instruction agricole - Travail
Les travaux sont interdits les dimanches et jours de fêtes légales.
Les travaux agricoles ne pourront jamais se prolonger plus de dix heures par jour.
Les travaix habituels des colons auront toujours pour objet l'agriculture ou les arts ou métiers qu'un bon agriculteur doit connaître. Ces travaux seront accomplis par eux sous la direction de contremaîtres spéciaux et au moins une fois la semaine ils assisteront à un cours qui leur donnera l'explication des théories agricoles et professionnelles susceptibles d'être comprises par leurs jeunes intelligences.
En outre des travaux agricoles, les colons seront dressés pratiquement aux diverses occupations qu'un ouvrier doit toujours connaître pour éviter des dépenses comme les réparations de ses habits, la fabrication et l'entretien de certains outils.

Art 5. Régime disciplinaire - punitions et récompenses.
La direction des Colons s'appuiera principalement sur la persuasion et la douceur. On cherchera à faire naitre et développer en eux le sentiment de l'honneur et du devoir.
L'émulation des Colons sera excitée d'abord par des récompenses comme l'inscription à un tableau d'honneur, des suppléments de vivres, des bons points, des grades, des dignes honorifiques, des emplois de confiance auxquels sera attachée une petite rémunération, la distribution , à titre de prix de petits objets à leur usage.
Il sera fait, tous les mois, une distribution de ce genre à la quelle seront invitées quelques personnes étrangères à l'établissement et lui portant intérêt.
Les punitions corporelles sont expressément interdites.
Les punitions ordinaires seront : la privation de récréation, la privation de correspondances et de visites, la mise à genoux, la corvée, les mauvais points, les reproches publics.
Les fautes les plus graves pourront motiver la mise en cellule de un à quinze jours.
Les Colons qui par leur insubordination ou leurs mauvaises mœurs deviendraient un danger pour leurs camarades seront remis à la disposition de l'autorité supérieure avec demande de les envoyer dans les prisons de l'Etat
Les Colons qui auront tenté de s'évader seront punis de huit jours de cellule. Ceux dont l'évasion se sera accomplie resteront en cellule un temps égal à la durée de leur absence, dans que ce temps puisse être moindre de huit jours.
Les colons qui se seraient rendus coupables d'actes qui par leur gravité, échapperaient à l'action disciplinaire seront déférés à la Justice.
Des punitions seront prononcées devant tous les Colons rassemblés par le Directeur de la Colonie.
Les contrevenants seront entendus dans leurs explications.

Art 6. Relations des Colons avec leurs familles
Les Colons peuvent communiquer verbalement ou par écrit avec leurs parents ou tuteurs, avec la permission du Directeur et sous la surveillance d'un gardien délégué par lui.
Les Colons sachant écrire et ayant père, mère ou tuteur devront leur écrire, de temps en temps, sous la surveillance du Directeur qui prendra connaissance de la correspondance et joindra les lettres reçues au dossier du Colon.

Art 7. Salubrité et propreté
Les jeunes détenus à leur entrée dans la maison seront baignés et revêtus des habits de la Colonie. Ils auront les cheveux coupés.
Des bains de pied et des bains entiers seront pris par les enfants toutes les fois que la propreté et l'hygiène le demanderont.
Chaque enfant aura à son usage personnel les objets de propreté et le linge nécessaires.
Les salles habitées par les Colons seront balayées tous les jours et lavées de temps en temps.
Un blanchissage à l'eau de chaux aura lieu tous les ans.
Quand la saison le demandera, la salle occupée par les Colons sera chauffée.
Pour faciliter la surveillance, le dortoir sera éclairé toute la nuit.

Art 8. Régime alimentaire
Les enfants feront quatre repas par jour, excepté en hiver où ils n'en feront que trois.
Le déjeuner et le goûter se feront avec du pain seulement.
Le pain sera de bonne qualité.
Les colons mangeront du gras deux fois la semaine, le dimanche et le jeudi et en outre les jours de fêtes.
Même les jours maigres, ils mangeront de la soupe deux fois par jour.
Le pain sera à discrétion aux deux grands repas de la journée, pour lesquels il sera toujours fait également une distribution soit de viande, soit de légumes.
Une boisson convenablement préparée sera donnée à ces mêmes grands repas.
Les malades suivront le régime qui sera prescrit par le médecin  de la maison.

Art 9. Vestiaire - Blanchissage
Le vestiaire de chaque colon devra être suffisant pour qu'il puisse changer de linge chaque semaine pour le faire blanchir. Les objets de literie seront blanchis tous les mois sauf les couvertures qui ne le seront qu'au commencement de l'hiver et à la fin.

Art 10. Service de santé-Infirmerie
Un médecin sera chargé de faire la visite des enfants deux fois la semaine.
Les malades placés dans une infirmerie y recevront les visites et les soins que nécessitera leur état.

Art 11. Patronage des jeunes libérés.
Le patronage des jeunes détenus qui obtiennent leur libération sera exercé par un conseil composé de dix personnes honorables de la ville sous la protection morale desquels la Colonie est placée.
Des retenues proportionnelles à l'importance du travail de chaque Colon serviront à former une caisse destinée à pourvoir aux frais d'habillement et de voyage au moment du départ du libéré.
En outre les détenus qui se comporteront bien pourront se former, au moyen des emplois de confiance qui leur seront donnés, à titre de récompense, un petit pécule qui leur sera remis à leur sortie.

Art 12. Observations générales                                                                                                                                                                    Indépendamment des règles énoncées dans le présent règlement, la direction se conformera scrupuleusement aux instructions générales et particulières qui lui seront données par l'administration et qui deviendront partie intégrante du règlement de la Colonie.

_____________________________________________________________________________
Pour en savoir plus, on peut consulter sur internet : « les enfants du bagne »


En Gironde, trois colonies ont fait l’objet de publications papier ou numériques :


(01/2016)