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 Par Monique LAMBERT

Un regard très critique sur la prison de Langon.
C’est celui de Grassi, médecin des Epidémies, appelé dans cette ville de 3000 habitants pour donner son avis sur une maladie inquiétante. On peut lire deux rapports rédigés pour répondre à cette préoccupation sur le Site Cahiers d’archives. Rubrique Santé : 1810 - Epidémie à Langon et les prisonniers espagnols.

Qui était Grassi ?

https://www.sudouest.fr/2013/01/15/la-longue-vie-du-docteur-de-grassi-934664-2780.php

Homme aux champs d’intérêts multiples, ce médecin se préoccupait des conditions de vie des prisonniers. Aussi s’est-il rendu à ce qui servait de prison. C’était au cœur de la ville, sur une place triangulaire, visible sur la carte ci-jointe. Ce local était-il pire que d’autres ? Grassi en fait un tableau horrifique comme on peut le lire ci-dessous.Grâce à lui trois prisonniers ont été extraits de ce lieu maléfique et envoyés à l’hospice où l’un d’eux est décédé. Un certain Jean Hourcaut, originaire de Saint-Martin-de-Hinx (Landes), condamné à trois ans de travaux publics, n’a pas eu cette chance. Il est décédé en prison.
 laprisondelangon

Prisons de Langon

Dans le centre de la ville et sur l'un des côtés d'une petite place triangulaire, l'on voit une espèce de hangar profond, séparé de la place par une grille de fer, entouré latéralement de murs élevés appartenant aux maisons voisines, couvert par une longue toiture, et destinée à servir de halle dans les marchés qui ont lieu certains jours de la semaine.
Au fond de ce lieu inaccessible aux rayons du soleil, l'on aperçoit l'escalier qui conduit à la Mairie et, de chaque côté, l'on découvre l'entrée des prisons.
Elles sont au nombre de deux : la plus grande située à gauche est voûtée en plein ceintre, et a 17 pieds de long sur 16 pieds 6 pouces de large : sa plus grande hauteur sous clef est de 9 pieds, 6 pouces. La petite, placée à droite a 13 pieds 6 pouces de long, sur 8 pieds 6 pouces de large, et 10 pieds6 pouces sous plancher.
Le sol de ces prisons est de deux pieds en contrebas de celui de la halle et de 7 pieds de celui de la cour Partarrieu qui est étroite, entourée de hautes murailles, et reçoit les vidures de plusieurs boucheries.
Chacune de ces prisons a un soupirail sur la cour précitée ; celui de la grande a d'ouverture extérieure 1 pied de large sur 10 pouces de haut ; celui de la petite, a la même hauteur, mais le double de largeur ; et il est impossible de les agrandir.
C'est dans ces réduits ténébreux, et resserrés, dont l'air plus ou moins stagnant est toujours humide, que sont renfermés et souvent entassés, non seulement les criminels mais encore les conscrits réfractaires conduits par la Gendarmerie de Brigade en Brigade.
Le manque de latrines y est suppléé par des baquets portatifs, où les matières fécales retenues souvent plusieurs heures dans le jour, et ordinairement toute la nuit, exhalent une odeur fétide qui vient encore ajouter à l'infection, comme si les circonstances locales n'étaient pas suffisantes pour rendre malsain le séjour de ces lieux.
Peut-on rappeler sans effroi que dans le premier cachot qui n'offre pas huit toises cube d'air atmosphérique à respirer et que deux détenus n'habiteraient pas quelques jours sans altérer leur santé, l'on a cependant été forcé d'y accumuler plusieurs fois trente à quarante-cinq individus.
Rien de plus fort ne peut être cité dans ce genre que l'exemple frappant qui arriva en 1745. cent quarante-cinq soldats anglais, faits prisonniers par le vice-roi du Bengale (en Asie), furent enfermés dans une prison de 18 pieds carrés qui n'avaient que deux ouvertures. L'air y devint tellement infect que le tiers de ces malheureux périt en 3 heures - le nombre des morts s'éleva à 119 dans l'espace de 12 heures.
Le lendemain matin, il n'en restait plus que 23 dont plusieurs moururent de la fièvre des prisons.
Il est généralement reconnu par les médecins observateurs que les seuls effluves de l'homme sain peuvent acquérir une virulence extrême, lorsqu'ils sont longtemps retenus dans un même lieu et que leur dégénérescence est de plus favorisée par la chaleur et l'humidité.
Ces vapeurs dans un état de croupissement et de condensation, sont non seulement nuisibles, mais deviennent même quelquefois promptement mortelles. Elles ne bornent pas toujours leur action délétère qui s'y trouvent plongés ; elles pénètrent encore leurs vêtements, le bois, les murs ; en un mot tout ce qui se trouve dans leur sphère d'activité. Trois individus sains, mis en dépôt dans l'une de ces prisons le 4 février, jour de mon arrivée à Langon, en ont été retirés 24 heures après avec de la fièvre et le délire, pour être transportés à l'hôpital.
Les miasmes se répandent bientôt dans le voisinage, infectent ceux qui les inspirent, développent rapidement des maladies contagieuses, dont le caractère est grave et les dangers sont souvent incalculables.
On se rappelle encore avec douleur de la mort du Maire de Langon, d'un Percepteur, d'un Employé et de trois concierges, victimes du méphitisme de ces prisons. En vain voudrait-on les désinfecter par le procédé guytonien, son effet ne pourrait être que passager, puisque les causes propres à reproduire les émanations délétères et contagieuses semblent réunies pour perpétuer dans ces cachots les germes de la maladie et de la mort
Le seul moyen efficace de prévenir tant de maux est d'établir d'autres prisons qui puissent concilier ce que l'on doit à l'humanité, au bon ordre et à la sureté des habitants de Langon. C'est le vœu des autorités locales, du Comité de salubrité et de tous leurs concitoyens.
Ils viennent appeler de nouveau votre sollicitude sur cet objet important et sont pleins de confiance en vous, Monsieur le Préfet, dont le désir le plus ardent est de contribuer au Bonheur de vos administrés.

Grassi médecin des Epidémies
A Bordeaux, le 8 février 1810
ADG 4 N 132

La suite ? Une nouvelle prison a été construite quelques années plus tard. La bibliothèque actuelle semble avoir été aménagée sur l’emplacement d’une ancienne prison. Toute information complémentaire serait la bienvenue.