Par Monique Lambert

Qu’advenait-il des petits orphelins dans la première moitié du XIXème siècle à Bordeaux ? Ils pouvaient être pris en charge par des institutions religieuses. L’orphelinat de la Providence accueillait les petits garçons, avec l’accord de la municipalité de Bordeaux qui lui accordait des subventions. Ci-dessous un texte intégral d’une délibération du conseil municipal de Bordeaux.

Délibération du conseil municipal du 11 septembre 1846. 12 D 27Orphelinat La Providence. Au nom de la commission de l’instruction publique et des cultes, M. Carvailhon fait le rapport suivant sur l’établissement connu sous le nom des orphelins de la Providence et dirigé par M. l’abbé Lange.

 

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Messieurs

En exécution de la mission qui m’a été donnée par votre commission de l’instruction publique, je me suis transporté mardi 25 du mai dernier, dans l’établissement fondé par M. l’abbé Lange, rue Croix de Seguey, N° 62 et qu’il désigne sous la dénomination des orphelins de la Providence.

Ma visite avait pour but de voir en détail cette maison, d’en apprécier l’importance et l’utilité et en un mot de me mettre à même de donner mon avis sur la demande d’un secours de 500 francs que M. l’abbé Lange a adressée au conseil municipal.

J’ai été reçu par cet ecclésiastique avec une cordialité et une bonhomie qui m’a mis à l’aise du premier abord et m’a permis de tout examiner et de demander sans réserve tous les renseignements que j’ai cru nécessaires.

J’ai été introduit, à mon arrivée, dans l’atelier où j’ai trouvé une vingtaine d’enfants de 9 à 14 ans environ, quelques-uns occupés à des ouvrages divers de cordonnerie, la majeure partie au dévidage de fils, de coton et de laine.

Ces fils sont mis en œuvre et tissés par des ouvriers dans un atelier à la suite de celui où se trouvent les enfants qui, au surplus travaillent sous la direction d’un maître cordonnier et d’un maître tisseur et sous la surveillance d’un employé.

Il y a, en outre, dans l’atelier des enfants un métier et une grande machine à dévider mus par des ouvriers.

Les étoffes qui sortent de cette petite manufacture qui compte une dizaines de métiers en mouvement, m’ont paru réunir l’élégance à la solidité et doivent avoir un débit facile.

Il en est de même de la chaussure, elle parait bonne et bien confectionnée.

J’ai parcouru le reste de l’établissement, deux dortoirs encombrés de 24 couchettes et surveillés par deux employés, un réfectoire, un magasin où se trouvent les marchandises provenant de la fabrique et destinées à la vente. Une cuisine où les ustensiles les plus vulgaires brillent par leur absence et témoignent que dans l’établissement rien n’est donné à la sensualité.

M. l’abbé m’a dit que 16 enfants de la maison étaient actuellement dans des succursales, l’une à La Bastide, l’autre à Baron.

Un vaste préau au midi de l’atelier, ombragé par de larges platanes permet aux enfants de prendre les ébats indispensables à leur âge et de respirer un air salutaire ce qui est d’autant plus nécessaire qu’il faut le reconnaître l’air renfermé dans les ateliers dont les croisées et la porte demeurent toujours fermées n’est rien moins que pur et d’une odeur flatteuse.

Son effet délétère m’a semblé empreint sur les visages décolorés des petits travailleurs.

M. Lange à qui j’en ai fait l’observation, m’a dit qu’il ne pouvait en être autrement, par la raison que l’introduction de l’air extérieur ferait rompre les fils de coton des métiers et empêcherait ainsile tissage.On pourrait, à mon avis, obvier à cet inconvénient en mettant les enfants dans une pièce entièrement séparée de l’atelier où se trouveraient les métiers et machines à dévider ; un courant d’air extérieur pourrait alors y être ménagé sans inconvénient pour les fils ; mais l’exiguïté du local qui est évidemment insuffisant ne le permet pas pour le moment.
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Au surplus, les heures de récréation et de travail, d’après la déclaration de M. Lange sont mesurées selon les prescriptions de la loi du 22 mars 1841.

J’ai questionné M. l’abbé Lange sur l’enseignement des enfants et je le dis avec regret, j’ai trouvé ce digne prêtre qui a conçu et exécuté  une œuvre attestant dans son auteur autant de lumière que de philanthropie, je l’ai trouvé, dis-je, imbu encore de vieux préjugés ; qu’il est dangereux de donner une instruction d’une certaine étendue aux enfants de cette classe ; aussi, se borne-t-on, le matin, après le lever et le soir, avant le souper, à leur faire faire quelque lecture, peu d’écriture et de calcul et à leur donner des leçons de catéchisme et d’histoire sainte.

La discipline doit être toute paternelle et pleine d’indulgence ; il suffit de voir M. l’abbé Lange, pour dissiper tout doute à cet égard.

J’aurais désiré tout approuver dans l’œuvre de cet ecclésiastique, mais avant tout, je vous dois la vérité. Si on doit applaudir à la conception, il n’en est pas de même de l’exécution. Il y a comme vous l’avez déjà vu, bien des choses essentielles à changer et à améliorer. J‘ajouterai que la comptabilité, condition vitale pour cet établissement qui renferme tant de détails, n‘est pas, j’ai lieu de le craindre, dans un parfait état de régularité, que l’emploi des ressources n’est pas fait avec l’économie et l’ordre nécessaires.

Il résulte, en effet des notes que m’a remises M. Lange que les dépenses se sont élevées pendant l’année 1845 à la somme de 22 000 francs ; ce qui, à raison de 40 enfants, établit une dépense de 550 f, pour chacun ; somme exorbitante, comparativement à d’autres établissements analogues de notre ville et surtout à beaucoup de collèges royaux de France qui ne reçoivent que 400 f par élève pour subvenir aux frais d’instruction et généralement à tous les besoins quelconques de leurs pensionnaires bien autrement soignés, nourris et habillés que les orphelins de la Providence.

Ces dépenses ont été couvertes, en majeure partie par les recettes suivantes savoir :

  • de produits de la fabrique et
  • de souscriptions ou de résultat d’une loterie

Les 3000 f de déficit, M. Lange déclare qu’il y a pourvu de ses propres deniers. Ce déficit, joint à celui des années précédentes établit M. l’abbé à découvert d’environ 5000 f.

Quoi qu’il en soit, Messieurs, tout imparfait qu’il est, l’établissement des Orphelins de la Providence, à mon avis, a droit à notre sympathie et aux encouragements du Conseil Municipal : que d’enfants n’a-t-il pas déjà soustraits à la misère et au vagabondage depuis quatre ans qu’il existe, combien d’entre eux, sans lui, se trouveraient dans une maison de répression et auraient enfin grevé votre budget d’une dépense bien supérieure à la somme sollicitée par M. l’abbé Lange.

C’est d’après moi , une conception d’une très haute portée  si elle est fécondée par une main habile, soustraire l’enfant abandonné à l’autorité et à tout ce qui en est la suite, l’attacher au bon ordre par une profession qui la lui fera aimer en lui procurant un bien être acquis par le travail, en faire, en un mot, un membre utile de la famille sociale ; de dangereux qu’il lui eut été, c’est le complément de l’œuvre sainte de Saint François de Paule, mûri et perfectionné au reflet des lumières de notre époque.

Aussi, messieurs, suis-je d’avis que les 500 francs que demande M. l’abbé Lange, lui soient accordés.
Un membre, tout en rendant hommage à l’intention toute philanthropique qui a animé M. Lange ne pense pas toutefois que l’établissement dont il s’agit soit encore dans les conditions voulues pour obtenir une subvention de la Ville.
D’autres membres font observer que cet établissement, tout à fait populaire, recueille près de 50 enfants qui sont ainsi enlevés à la misère et au vagabondage ; ce serait évidemment le frapper que de lui refuser le secours qu’il réclame, sans doute des perfectionnements sont à désirer, mais avec de bons conseils, on obtiendra des améliorations, et, dans tous les cas, il y a là une bonne pensée qui mérite un encouragement.

Sur Quoi
Vu la demande M. l’abbé Lange en date du 13 juillet 1846.
Vu le rapport de M. le Maire du 10 août suivant.
Après avoir entendu le rapport de la commission de l’Instruction publique et des cultes et en adoptant les motifs et les conclusions.

Le Conseil Municipal de Bordeaux Délibère
Art 1° Il est accordé à l’établissement des orphelins de la Providence dirigé par M. l’abbé Lange une subvention annuelle de cinq cents francs.
Art 2 Cette somme sera inscrite au chapitre des dépenses extraordinaires du budget de l’exercice 1847.
Art 3 La présente délibération sera jointe à l’appui du budget proposé pour 1847.
Cette délibération a été prise à la presqu’unanimité.


(04/2013)