Au début du 19ème siècle, les « enfans » reconnus coupables étaient enfermés au Fort du Hâ, la prison départementale. Quelques documents laissent percevoir leurs conditions de vie.

Près de la cathédrale, un îlot d'immeubles disparates : le Palais de Justice et l'Ecole de la Magistrature. Depuis la rue des Frères Bonie, remarquez une petite tour encastrée dans des murs. Appelée « la Poudrière » ou « Tour des Minimes », c'était le Fort du Hâ « quartier des enfans », lieu de séjour de jeunes garçons coupables de quelque méfait. De 1818 à 1835, en effet, cet établissement tenant lieu de prison départementale recevait une population très diversifiée, de tous âges.

Par Girondine

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Qui étaient-ils ceux que l'on appelait les « enfants »? ni leur nom, ni leur âge ne sont mentionnés dans les documents relatifs à cette période. Sans doute des adolescents - ce terme n'était pas en usage en ce début du 19ème siècle - Une certitude, ils avaient été condamnés pour des méfaits commis quand ils avaient moins de 16 ans, en vertu de l'article 66 ; le plus souvent, pour de petits délits. Convaincus qu'ils avaient agi sans discernement et qu'ils ne pouvaient être remis sans risque à lezur famille, les juges les ont envoyés « dans une maison de correction pour y être élevé(s) et détenu(s)» art 66 - loi de 1810. Faute de maison de correction, ils séjournaient en prison.

Art 66 : « Lorsque l'accusé aura moins de 16 ans, s'il est décidé qu'il a agi sans discernement, il sera acquitté ; mais il sera selon les circonstances remis à ses parents ou conduit dans une maison de correction pour y être élevé et détenu pendant tel nombre d'années que le jugement déterminera et qui toutefois ne pourra excéder l'époque où il aura accompli sa vingtième année ».

 

Au Fort du Hâ, une population disparate
Nés sous une mauvaise étoile, ces petits voleurs, vagabonds, déracinés divers, orphelins ou fils d'une famille « de mauvaise moralité », se retrouvaient avec un drôle de monde. Le Fort du Hâ, c'était une prison et, comme telle, elle abritait une population hétéroclite : militaires en délicatesse avec l'armée, vrais bandits, endettés d'origines diverses (on emprisonnait pour dettes), condamnées en attente de la chaîne pour le bagne, aigrefins, prisonniers politiques, prostituées, voleuses à la tire. Peut-être une belle âme dans ce ramassis de laissés pour compte.
L'administration soucieuse d'ordre avait prévu une procédure de classement : militaires, prisonniers politiques, prisonniers pour dettes , prévenu(e)s, condamné(e)s, condamnés aux fers, et « enfans ». Ajoutons ceux qui ne relevaient d'aucune catégorie prévue : des aliénés qui n'avaient pas leur place ailleurs et quelques malheureux oubliés à la suite d'une rixe alors qu'ils étaient « pris de vin ».
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« Autrefois, on arrivait corrompu dans les prisons, maintenant l'on va s'y corrompre. Le crime y a ses enseignements de nuit et de jour, ses degrés d'initiation, sa langue, son merveilleux, son histoire. Les enrôlements se font à ciel ouvert ; c'est la loi qui fournit les victimes et qui recrute pour le crime. »
Léon Faucher

 

« La citadelle est dans un état déplorable » note de 1816
Les autorités ont agi en conséquence : création d'un mur d'enceinte, séparation les différentes sortes de prisonniers (prévenus, condamnés, forçats, femmes, enfants etc.).
Pour le spirituel, on a édifié une chapelle et nommé un aumônier. Pour le matériel, on a essayé de monter des ateliers ou de mettre en place des systèmes de travail en régie dans l'enceinte de la prison. Ainsi les prisonniers pouvaient-ils « cantiner ».
Bien entendu, il fallait penser « sécurité », jusqu'à l'excès parfois : n'a-t-on pas envisagé de murer quelques cheminées ? Au prétexte que des prisonniers auraient tenté de faire des signaux avec de la fumée ! La raison a pris le dessus avec des arguments de bon sens : les besoins d'aération et de chauffage. Malgré toutes les préoccupations, on pouvait s'évader du Fort du Hâ.

Et les « enfans »? Ils ont couché longtemps dans la Tour carrée, au-dessus de la chambre des femmes. Une promiscuité qui ne déplaisait pas pour autant aux intéressés.
« Il y a en plus les enfants qui sont placés dans la Tour Carrée au-dessus de la chambre des femmes ; (ils) peuvent les voir et leur parler au travers du plancher qui se trouve très mauvais et dans le moment qu'ils sont seuls, excités par les femmes, se permettent de part et d'autre des propos les plus indécents et perdent le fruit des bonnes instructions qu'ils reçoivent tous les jours ».
« Il se commet de grands crimes, malgré la surveillance du concierge ». regrettait une soeur de charité qui prenait soin des prisonniers.
Il est regretté qu' « aux heures de la prière et des offices divins », hommes, femmes et enfants se croisaient dans les couloirs et les escaliers ; ils pouvaient échanger « les propos les plus indécents » .
Une note de 1816, rédigée ainsi « il faut mettre une barrière pour éviter que les prisonniers continuent d'aller à la cuisine et sous prétexte d'aller allumer leur cigare, tiennent des conciliabules », suppose une certaine liberté d'aller et venir. Réservée à certaines catégories de prisonniers ?

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En 1818, nouveaux projets  : le nombre de prisonniers était en augmentation.
Il y a eu de nouveaux aménagements, surtout pour ceux qu'on appelait « les enfans », bénéficiaires de la création de « la société royale des prisons » en 1819.
Un arrêté du ministre le 25 décembre 1819 stipulait en effet : « les enfants détenus sur l'ordre de leurs parents et les jeunes détenus pour autres causes en-dessous de 16 ans seront séparés des adultes dans toutes les prisons départementales - (art 6) - il ne sera pas distribué de vin aux enfants - (art 26) - un régime alimentaire spécial sera alloué aux enfants de moins de 9 ans et aux femmes pendant toute la durée de l'allaitement - art 38) » .
Les jeunes garçons ont découvert de nouveaux locaux, refaits à neuf dans la Tour de la Poudrière. ; on avait refait un escalier, ouvert des croisées que l'on a « grillées » bien entendu , posé du carrelage « de la meilleure qualité » sur mortier, blanchi des murs.

Un état précisait  « avoir fait dans toute l'étendue du lit de camp qui est dans la prison des enfants, 20 subdivisions formant 20 cases à coucher, en bon bois du Nord, solidement fixées entre des liteaux cloués, ainsi que les subdivisions avec de bons clous, sur le lit de camp  »également « avoir fait un lit de camp circulaire, dans ladite prion en bon bois du nord et bois de chenne. Il a de circonférence 12 m 66 - de largeur 2 m27 produit 28m74 à 8 f 25 le m ». (sic)

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Lit de camp de prisonniers ou de bagnards

 

De plus, les jeunes bénéficiaient d'une cour avec préau - ce qui les isolait des autres détenus - et, luxe suprême, de latrines .

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On n'avait pas oublié leur instruction. Ce qui était relativement exceptionnel en des temps où l'apprentissage de lecture et de l'écriture ne semblait pas une nécessité. On trouve aux archives une note (non datée) : une soeur de Charité de Sainte-Eulalie réclamait le remboursement d'un certain nombre de fournitures : du papier, des plumes avec de l'encre, des catéchismes et des alphabets ; elle n'oubliait pas « celui » qui enseigne aux enfants.