Par D.Salmon Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Sous l'ancien régime seuls les criminels de haut rang et les nobles sont exécutés par décapitation, châtiment jugé moins cruel et infamant. La pendaison, l’écorchage, la strangulation ou l’écartèlement sont réservés au mauvais peuple. Dès 1789, tortures et supplices sont bannis. Le décret du 25 septembre 1791 proclame, dans un alexandrin resté fameux : " Tout condamné à mort aura la tête tranchée ". A Bordeaux, la guillotine sera successivement adulée, rejetée ou ignorée.

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Au matin du 23 octobre 1793, des bruits sourds réveillent les riverains de la place Nationale (1-aujourd'hui place Gambetta). Des hommes s'affairent à monter une machine destinée à trancher les têtes.

Pendant dix mois la guillotine est installée en permanence. Le sordide spectacle est quasi quotidien. Près de trois cents personnes vont être suppliciées. Riches, pauvres, laïcs, religieux, nobles, députés, citoyens ordinaires, elle n'épargnera aucune catégorie. Les Bordelais, enthousiastes au début, se lasseront vite du sang. Mais ils seront encore nombreux pour voir tomber la tête de Lacombe, le terrible président de la Commission militaire. La période révolutionnaire passée, la guillotine restera souvent dans sa remise. La peine de mort n'en sera pourtant pas abolie, pas plus que la décapitation.

A la fin du XVIII° siècle et au début du XIX° siècle " la veuve " reprend du service place extérieure des Salinières (2 -aujourd'hui place de Bir Hakeim) pour supplicier les droits communs. C'est un endroit calme, situé près de la Garonne. Les travaux de construction du pont de pierre rendent rapidement les exécutions impossibles.

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En rejoignant, en 1806, la place d'Aquitaine (3 - aujourd'hui place de la Victoire), les exécutions vont changer de nature. La peine doit être exemplaire. Jusqu'en 1832, les macabres cérémonies ont lieu l'après-midi. Elles se déroulent ensuite au petit matin, ce qui n'empêche pas des milliers de badauds d'y assister. En 1840, le supplice d'Eliçabide, auteur d'un triple meurtre abominable, attire quarante mille personnes.Puis en 1875, après le décret Crémieux, qui voulait faire disparaitre le côté spectacle du châtiment, la machine émigre place du repos (4 -aujourd'hui place Gavinies), plus près du Fort du Hâ où sont emprisonnés les condamnés, mais aussi du cimetière de la Chartreuse. En envoyant la guillotine à la campagne, les autorités espéraient sans doute trouver la sérénité. Deux crimes extraordinaires, celui de Cubnezais en 1875 et celui de Lormont en 1876, se concluront par deux exécutions spectaculaires. Plus de vingt-cinq mille spectateurs assisteront, comme au théâtre, au supplice de Jean-Baptiste Pascal. Aurusse, le brave soldat assassin, y sera le dernier exécuté en 1891.
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Au XX° siècle, la guillotine termine son périple bordelais à la maison d'arrêt du Hâ (5 ), dans le centre-ville. Les nuits sanglantes, les abords de la prison sont bouclés par les forces de l'ordre. Quelques dizaines de témoins sont autorisés à franchir la porte pour conserver le caractère public aux exécutions ; quand il s'agit d'apercevoir les vedettes des assises, des milliers de curieux se bousculent dans les rues avoisinantes.

Le dernier exécuté en public sera Pierre Delafet, le 23 novembre 1933. Ce cultivateur de Moirax (Lot-et-Garonne) parti chez des amis, était revenu en bicyclette dans la nuit pour tuer les six personnes de sa famille avant de retourner tranquillement se coucher. Un journaliste écrira : " Il est allé à la guillotine comme s'il allait au café ".

A partir de 1941, la cérémonie expiatoire se déroule à l'abri des regards, dans la cour même de la prison, en présence des seules personnes légalement autorisées. La machine est seulement déplacée de quelques mètres. C'est une femme qui sera la première personne exécutée en petit comité : l'empoisonneuse Elisabeth Lamouly. Il n'y avait pas eu de femmes guillotinées en France depuis le XIX° siècle. Pétain refuse la grâce. L'exécution est horrible ; la condamnée devient folle, elle se débat, il faut l'attacher. Du coup la publicité faite à cet évènement est particulièrement discrète.

Au matin du 21 juin 1960, après avoir tranché la tête de René Pons, le parricide de Montpeyroux, la guillotine est démontée. Elle repart pour Paris avec Obrecht, l'avant dernier bourreau. Elle ne reviendra plus.

Ainsi, au gré des évolutions de l'opinion publique et des lois, Bordeaux aura expérimenté cinq emplacements pour éliminer ses mauvais sujets. A chaque endroit, son rituel et ses témoins.

En cent soixante-sept ans, il y aura trois cent soixante-neuf guillotinés à Bordeaux : trois cent vingt et un hommes et quarante-huit femmes. La très grande majorité l'ont été au cours du terrible hiver 1793 - 1794, durant la terreur révolutionnaire. Soixante-dix-sept droits communs, suivront aux XIX° et XX° siècles.

Pour Michel Serres : " La plus belle invention de l’humanité, c’est l’abolition de la peine de mort. C’est un progrès non pas politique mais humain, une hominisation, une bifurcation de l’humanité. Nous étions des bêtes, nous devenons des humains. "

De la populace en délire qui acclame la chute de la tête de Lavau-Guyon, en octobre 1793, au petit comité qui assiste à la décollation de René Pons, en juin 1960, que d'humanité durement conquise !

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Sources

  1. Archives départementales de la Gironde.
  2. Archives municipales de Bordeaux.
  3. Ephémérides de la guillotine sous la terreur à Bordeaux (chez M.G. Maleville à Libourne édition de 1883).
  4. La guillotine au secret. Emmanuel Taïeb. Belin. 2011.
  5. Le fort du Hâ de Bordeaux. J.J. Deogracias. Les dossiers d'Aquitaine. 2006.
  6. Site Gallica.
  7. Site bibliothèque de Toulouse.
  8. Sud ouest.
  9. La petite Gironde.
  10. Site de l'art de bien couper http://guillotine.voila.net/.
  11. Bibliothèque de Bordeaux.

(09/2013)