Par D.Salmon Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

La mémoire populaire garde une excellente image des compagnons du devoir.
Depuis le XVIII° siècle Bordeaux est un centre important du compagnonnage, passage obligé du Tour de France.
Aujourd'hui encore, un musée (112, rue Malbec) permet d'admirer les chefs d'œuvre de ces ouvriers d'élite.
Pourtant, bien que fondé sur des valeurs rigoureuses de travail et de solidarité, le monde des compagnons n'a pas toujours été idyllique.

rixecordonniers01v
Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

 

Les cordonniers sont, en ce début de XIX° siècle, au ban du compagnonnage. Ils en conçoivent de l'amertume et, dans tout l'Empire, se constituent, en assemblée parallèle. Ils s'entrainent en secret au maniement du bâton, du pistolet et du sabre (qu'ils nomment le bâton turc). Ils vouent une haine à mort aux autres compagnons et les appellent "gavaux" ou "chiens".

Le 15 octobre 1809, des ouvriers charpentiers travaillent sur un immeuble de la place des Grands Hommes à Bordeaux. Des cordonniers passent par-là, leur cherchent querelle. Après les injures on échange vite les coups de bâton. Pierre Magne, dit Mouton, maitre d'escrime, est aux avant-postes. Les compagnons sont représentés dans les deux camps. Un commissaire de police les sépare. Les cordonniers proposent aux charpentiers une bagarre à quatre contre quatre, près du cimetière de la Chartreuse.

La rixe a lieu le lendemain. Dans l'après-midi du 16 octobre, le premier-en-ville (1) Coldifi, dit Normand, est admis à l'hôpital Saint André pour deux blessures à la tête, causées par un compas. Visiblement les cordonniers ont été défaits. Ils sont déchainés et, pour venger leur chef, veulent immoler un charpentier.

Très excités deux cordonniers agressent d'abord un soldat du 66° régiment qu'ils soupçonnent d'avoir été présent à la Chartreuse. Pour lui proposer le choix de l'arme : bâton, mains nues, couteau…l'un deux fanfaronne " je mange de tout " (2). Mais le militaire, prudent, refuse le combat.

Dans la soirée une trentaine de cordonniers se rassemblent rue Dauphine. Ils savent que dans une auberge voisine les charpentiers ont leurs habitudes. Effectivement, Raymond, dit Dauphiné et Tourangeau soupent tranquillement, rue Saint Roch, avec une femme. Ils entendent le vacarme et veulent sortir, l'aubergiste tente de les dissuader, en vain.

Un cordonnier fait le guet. A leur vue, il crie " Voilà les oiseaux ! Il est temps " (2). Les cordonniers leur tombent dessus. Dauphiné cherche à s'enfuir. Il est rattrapé et reçoit une volée de coups. Il est frappé de trois coups de tranchet. Il baigne dans son sang et " porte dans ses mains une partie de ses boyaux " (3). Il décède un peu plus tard à l'hôpital Saint André. Il a la force, avant de mourir, de dénoncer les cordonniers.

La femme, elle aussi, est battue. Mais " elle a la prudence de souffrir en silence " (2) ce qui lui sauve la vie. Le lendemain elle croise trois compagnons. L'un deux dit : "malheureux, si ne nous tuons pas la femme du mort, elle déclarera tout.". La mort de Raymond, dit Dauphiné, n'a rien calmé. La police s'empare des registres et des correspondances des cordonniers.

Le 18 janvier 1810, huit jeunes hommes sont jugés à Bordeaux, pour crime. Ils sont tous compagnons cordonniers.

rixecordonniers02

Le Procureur connait visiblement les règles du compagnonnage. Il fustige une association clandestine, illégale, dont le but est de se rendre maitre absolu du prix des confections. Il s'étonne des signes mystérieux de reconnaissance, rappelle que la confrérie envoie même des secours à ceux qui tombent dans les mains de la justice.

A la barre, plusieurs renient leur qualité de compagnon. Jean Ponchon, dit Dauphiné, Jean Baptiste Coldifi, dit Normand, André Neveu, dit Périgord, Yves Cref, dit Brestois et Jacques Catoir, dit Bamboche sont acquittés, faute de preuves.

Pierre Magne dit Mouton, Jean Dupouy, dit Gascon et Claude Nastier dit Bordelais sont convaincus d'assassinat sans préméditation, et condamnés à 20 ans de fer. Ils sont exposés, le 16 mars 1810, au pilori pendant six heures, place d'Aquitaine avant de subir leur peine.

- - - - - - -

(1) Le premier-en-ville est le plus anciennement arrivé. Il préside l'association, maintient l'ordre, et, d'après le Procureur, est dépositaire des diplômes et signes mystérieux qui permettent la reconnaissance des membres.
(2) Jugement. Archives départementales de la Gironde. Côte 2 U 848
(3) Indicateur Bordelais du 25 janvier 1810. Bibliothèque de Bordeaux.

Note de l'auteur
Lors de recherches complémentaires j'ai constaté à de nombreuses reprises qu'un cordonnier surnommé Mouton cœur-de-lion, condamné à 20 ans de bagne, était cité comme martyr de la cause compagnonne. Je n'ai pu déterminer avec certitude s'il s'agissait du principal condamné de Bordeaux…


(11/2013)