Par D.Salmon Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

L'exécution de Jean Bertain, en 1827, serait depuis longtemps tombée dans l'oubli si parmi les nombreux témoins qui assistaient à son supplice il n'y avait pas eu le plus grand peintre du temps : Goya. Ce dernier passe en effet les dernières années de sa vie à Bordeaux. Il s'intéresse à tous les évènements publics et immortalise les derniers moments de l'assassin.

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Le 27 décembre 1826, Jean Bayle se rend chez son beau-frère, Jean Bertain, à Pujols. A la fin du repas les deux hommes se disputent pour la succession du père Bayle. La dame Bertain, fatiguée des querelles, monte se coucher avec les enfants. Les deux beaux-frères couchent dans la chambre contigüe à la salle à manger, dans le même lit. A deux heures du matin, Bayle demande à rentrer chez lui. Bertain se propose de l'accompagner. Il le tue sur le chemin pour lui voler sa montre, sa bourse et sa tabatière. D'après l'accusation, il a agi avec préméditation. Il nie tout. Il raconte qu'il a chuté sur une souche d'acacia pour expliquer les taches de sang sur ses habits. L'accusation exhibe une lettre à sa femme où il lui demande de tuer un poulet et de répandre du sang sur la souche. (1)

Jean Bertain est un être frustre, de tempérament cupide. Il est jugé les 13 et 14 mars 1827. Malgré la belle plaidoirie de son avocat M° Desquiron de Saint Agnan, il est condamné à mort. Il reste impassible à lecture du verdict.

Le mémorial bordelais annonce la date et l'heure de l'exécution : le 6 juin 1827, en début d'après-midi (2). Le jour dit, Bertain arrive place d'Aquitaine (3) accompagné de l'aumônier des prisons, escorté de la gendarmerie et d'un détachement du 52° de ligne. Il est guillotiné devant une foule avide de sensations, dans laquelle se trouve Goya.

Goya était arrivé à Bordeaux en 1824 à l’âge de 78 ans. Malgré son âge, il est toujours passionné, comme le montrent ses carnets de croquis. L'exécution lui inspire deux superbes dessins sous le titre : " Castigo francès " (le châtiment français). La représentation du pauvre Bertain, la chemise ouverte, en extase devant le crucifix est remarquable d'humanité.

Le mémorial bordelais raconte " Le glas sonne au clocher de Sainte-Eulaye. Dans la cour du fort du Hâ la charrette des condamnés à mort a été avancée, entourée d'un détachement à cheval de la police municipale. Un homme apparait, tête nue, nuque rasée, les poings liés derrière le dos, poussé et rudoyé par les geôliers, puis hissé sans ménagements sur la charrette "...

" Tout au long de son trajet, allées d'Albret et cours d'Aquitaine est massée une foule hurlante, avide du spectacle. Au rythme des roulements de tambour la charrette arrive place d'Aquitaine noire de monde. Sous les vociférations Jean Bertain est hissé sur l'échafaud. Les sbires du bourreau se précipitent sur lui. Sa chemise est tendue pour dégager sa nuque... "

"Jean Bertain a subi la peine capitale sur la place d'Aquitaine, le malheureux a reçu avec beaucoup de ferveur les consolations touchantes de la religion : au moment d'être exécuté, il a demandé quelques minutes pour s'entretenir une dernière fois avec l'abbé Martegoutte le respectable aumônier des prisons. A deux heures vingt-cinq minutes il n'existait plus " (4)

Goya, lui, n'a plus que deux ans à vivre. Il meurt à Bordeaux le 16 avril 1828.

Les dessins de Bordeaux ont un curieux destin. Ils sont donnés au conservateur du musée du Prado à Madrid, qui lui-même les remet au directeur des Beaux-Arts de Saragosse, puis ils sont achetés par un marchand d’art qui les revend à Otto Gerstenberg, un collectionneur de Berlin. En 1945, à Berlin, les troupes soviétiques d'occupation les récupèrent. Certains des " Nouveaux Caprices " sont aujourd’hui dans les réserves du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Ils ont été réédités en 2013 (5).


Sources

1 : Archives départementales. Cote 2 U 855
2 : En 1827 les exécutions ont encore lieu l'après-midi. Ce n'est qu'en 1832 qu'elles se feront au petit matin. La mesure, nationale, s'accompagne (théoriquement) de la suppression de la publicité.
3 : Aujourd'hui place de la Victoire
4 : Mémorial de Bordeaux. Bibliothèque municipale
5 : Les nouveaux caprices de Goya. Dossiers d'Aquitaine. 2013

(02/2014)