Par Daniel Salmon Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

C'est le 1° février 1863 que parait, en France, le premier journal quotidien. Auparavant les nouvelles à sensation étaient diffusées par des colporteurs qui vendaient des feuilles volantes. Ces " canards " illustrés de naïves gravures sur bois, permettent de conserver le souvenir des faits divers les plus extraordinaires, racontés à grand renfort de superlatifs et d'approximations.En octobre 1851, un crime sordide est commis en Gironde. Un canard relate :" Assassinat de la fille Anne Pinson. Découverte du plus épouvantable crime commis à Bazas par quatre assassins sur la personne d'une domestique d'auberge. Vol d'une somme de 900 francs, qui amena les coupables à commettre ce crime. Détails curieux sur la férocité des coupables."

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Le lundi de Pâques 1852, le fils d'un aubergiste de Bazas, âgé de 13 ans, joue avec des camarades ; il leur montre une grande chaudière et sur le ton de la plaisanterie dit " je ne mangerai pas avec plaisir de la viande cuite là-dedans ". Et comme les enfants lui demandent pourquoi, il ajoute tranquillement " parce que c'est là que mon père a fait cuire Annette ! ". Le gamin tient les mêmes propos devant un certain Duvernet. La rumeur se répand vite dans Bazas : une domestique a fini ses jours dans une marmite à l'hôtel Saint Marc, au lieu-dit Gayac ! Bientôt la gendarmerie s'intéresse aux aubergistes, à la réputation peu reluisante. Le gamin nie d'abord puis raconte toute une histoire avant de se rétracter à nouveau.

Le 22 octobre 1851, un vol par effraction avait été commis chez un avoué bazadais, M. Mano. Le lendemain, Annette Pinson, domestique à l'hôtel Saint Marc, avait surpris des discussions. Elle était devenue un témoin gênant. Elle avait été assassinée à coup de marteau dans une chambre, dépecée et désossée. Ses os avaient été jetés dans la chaux vive tandis que les chairs étaient cuites dans la fameuse chaudière avant de nourrir les pourceaux. Les porcs se gavèrent tant que certains moururent d'indigestion. Les survivants ont normalement été transformés en saucisses et boudins.

Telle est la version du canard imprimé le 18 juin 1852.

Le procès s'ouvre devant la cour d'assises de la Gironde le 14 mars 1853. Dans le box, se trouvent quatre accusés : Jean Gourgues, Rémy Despin et les aubergistes, les époux Saint Marc. L'acte d'accusation ne concerne que le vol par effraction. Les nombreux témoins cités à comparaitre contredisent sérieusement le récit sensationnel du " canard ". Il apparait vite que si le vol ne peut être contesté, il en va différemment du crime. L'auberge était aussi une maison de passe ; les prostituées allaient et venaient, sans évidemment laisser de traces. La présence d'Annette Pinson ne peut être avérée, son nom n'est même pas cité au procès. Toute l'histoire repose sur les dires de Duvernet et du fils des aubergistes. Personne n'est en mesure de confirmer ou d'infirmer la disparition d'Annette. L'avocat, M°Worms, a beau jeu de contester son existence même, d'autant que le fils Saint Marc n'est pas blanc-blanc.

Le jugement est prononcé le 19 mars 1853, les accusés sont condamnés à vingt ans de travaux forcés pour le vol chez l'avoué Mano. Ils sont innocentés de l'assassinat d'une servante.

A l'époque la Justice est rapide. Après jugement en cassation du 29 avril 1853, l'affaire est renvoyée devant la cour d'assises de la Dordogne le 2 décembre 1853. La veille, dans un café de Périgueux, le témoin Duvernet est pris d'un malaise en buvant un verre de liqueur. On soupçonne un empoisonnement. Il est vite rétabli. Le procès peut avoir lieu. Le verdict sera peu modifié.
On ne saura probablement jamais si une jeune femme trop curieuse, nommée Anne Pinson, native de Casteljaloux, a disparu dans une grande chaudière à l'auberge Saint Marc, à Bazas, en octobre 1851.


Sources

  • Journal de Toulouse : 2 mai 1852.
  • Gazette des tribunaux : 20 mars 1853.
  • Journal des débats politiques et littéraires : 15 décembre 1853.
  • Archives départementales cote 2 U 868.
  • Canards du siècle passé. Jean Pierre Seguin. Editions Horay.

(09/2014)