On peut lire dans le registre paroissial de Rauzan à la date du 7 avril 1787 quelques lignes rédigées par le curé de Rauzan à l’attention de son successeur. Il lui prodigue quelques conseils. Il se défend d’être superstitieux …
curederauzan1


Observation utile à mon successeur

Livret memoratif contenant les divers usages ou pratiques en vénération religieuse dans le cours de chaque année sur cette parroisse auxquels usages et pratiques le peuple est fort attaché et qu’un pasteur zelé, sans être superstitieux doit accompli exactement s’il veut meriter sa confiance et son estime.

D’abord après la communion pascale
Le 25 avril la procession de St Marc et les autres consecutives
Le 29 du meme mois jour de St pierre, martir, benediction des ramaux
Le 30, la messe et l’Evangile à l’honneur de St Eutrope aux Enfans
Le 1er du mois de mai la procession au bourg, Les rogations
Le 3 L’invention de Ste Croix et la messe
Le 4 la messe pour demander a dieu de nous preserver du fleau De la grêle.
Le 5 jour de la petite St Jean porte latine1 la messe
Le 14 les Rogations, procession, au bourg
Le 16 jour de St Fort La messe pour les enfans Estropies et autres
Le 22 procession au bourg. En l’honneur De Ste quitterie jour d’une grande foire.
La 2e fête de pentecôte Le renouvellement des vœux de batême dans Notre Eglise
Le jour de l’assomption procession autour de l’Interieur De l’église pour perpétuer le vœu de louis 13
Le jour de St Roch la benediction du betail
J’ai oublié que pendant le carème on chante L’asperges2 en faisant dans l’interieur de l’église la procession


1.Saint Jean Porte latine est par tradition le patron des vignerons et des tonneliers, l'explication vient d'un jeu de mots : saint Jean porte la tine. La tine désigne une cuve, comme celle, remplie d'huile, où on l'a précipité. De fait, le saint est souvent représenté portant un tonneau, parfois de grande taille, d'autres fois réduit et muni d'un manche, ce qui le fait ressembler à un maillet, qui est aussi l'outil du tonnelier. Il est aussi le patron des imprimeurs. (voir Wikipedia).

2.Il s’agit du psaume « Asperges me… » - chant de procession


Source : AD33 E depôt 6031 GG7 – vue 60 - Extrait du registre paroissial de Rauzan – 7 avril 1787

Information communiquée par Jeanne Micheline Itey (Lormont).


 (10/2015)



 

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Prise de possession d’une chapelle, d’un bénéfice - 18ème siècle
On connaissait la prise de possession d’un bien que ce soit un immeuble ou une terre.
Voir :

On connaît moins le rituel ecclésiastique.

Par Girondine.

On peut lire dans les actes de maître Dugarry deux ou plutôt trois textes relatifs à la prise de possession d’un bénéfice dépendant de l’église Sainte-Eulalie de Bordeaux et celle de la chapelle Sainte-Catherine de l’église de Castillon.

Sainte Eulalie – Bordeaux – 10 juillet 1762
La première prise de possession, en date de juillet 1762 concerne un bénéfice dépendant de l’église Sainte Eulalie à Bordeaux. L’attribution d’un bénéfice devait permettre au titulaire d’une charge d’église de vivre et d’agir.

Obtenir un bénéfice nécessitait des démarches complexes dont on peut avoir un aperçu sur wikipedia.
Ou consulter sur Gallica.

Réquisition
Pierre Dubernet, prêtre sacriste habitant rue des treilhes, paroisse Saint-Christoly de Bordeaux , a été averti que Lespiaut bénéficier de l’église sainte Eulalie est décédé. Il est le plus ancien « qui ait insinué ses grades sur le corps de messieurs le Curé et les bénéficiaires de lad paroisse ». Aussi « il prie, requiert … et somme de le nommer et présenter comme le plus ancien gradué » à Monsieur l’Evêque ou à messieurs les vicaires généraux pour que le bénéfice vacant lui soit conféré. Et « faute de le faire, le sieur comparant proteste de se pourvoir en justice ».

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Eglise Sainte Eulalie vers 1830

Prise de possession
Sans doute a-t-il reçu satisfaction car dès le lendemain, accompagné de deux notaires royaux dont la présence est indispensable pour entériner le titre qui lui a été octroyé, il se présentait devant l’église Sainte Eulalie.
En entrant dans l’église Pierre Dubernet a pris de l’eau bénite « il a sonné la cloche du chœur, lu une oraison au livre qui s’est trouvé au lutrain placé dans le chœur, s’est assis à la place affectée aud bénéfice, est allé faire sa prière au pied du maitre autel où il a monté, l’a baisé ». Puis le sieur Dubernet a été conduit dans la maison et jardin dépendant du bénéfice. « Il a fermé des portes et fenêtres, dans le jardin a prin des poignées de terre, arraché de lherbe, le tout jetté en lair et fait d’autres actes pocessoires » au su et vu et savoir sans aucune opposition ou trouble de jouissance. Tout ceci en signe de légitime possession du bénéfice.
Une réserve cependant de la part de Dubernet : faire un verbal pour constater l’état actuel de la maison …pour être pourvu aux réparations.

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Chapelle Sainte Catherine - Castillon - 13 octobre 1785
L’autre texte concerne Jean Antoine Victor Sauchaman, un prêtre vicaire de Sainte Croix à Bordeaux. Un titre, « expédié en forme gracieuze » lui a été octroyé par le pape le « onze des Kalendes de juillet » ; Il s’agit d’entrer en possession de la chapelle « Sainte Catherine, fondée dans l’église paroissiale dud Castillon ».
Un seul notaire était présent. Cela de suffisait pas pour valider l’acte. Il fallait deux témoins : Pierre Paris architecte et Jean Augereau qui n’a pas signé pour « ne scavoir ».

Accompagné du notaire et des témoins, le prêtre est entré dans l’église, il « a pris l’eau bénite au bénitier et s’est acheminé jusques devant le grand hotel ou s’etant prosterné, après avoir fait sa prière, a déclaré qu’il prenait possession de la susditte chapelle » .

Photo du grand autel - Eglise Saint Symphorien Castillon

En annexe

  • La réquisition et la prise de possession de Pierre Dubernet à l’église Sainte-Eulalie à télécharger (format Pdf)

  • La prise de possession de Jean Suchaman à la chapelle Sainte-Catherine à télécharger (format Pdf)


Crédit photographique
http://photosfrancecotesouest.eklablog.fr/eglise-saint-symphorien-c18256518


(02/2015)

Pourquoi présenter ce document de plusieurs pages ? Il est long et sa lecture peut s’avérer fastidieuse. Ne pas cependant se laisser rebuter. C’est un témoignage. Pris sous un angle ou un autre, il permet de découvrir quelques aspects inattendus de la société langonnaise en ce début du 19ème siècle.

Par Girondine.

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Louis XVIII

 

C’est en tout premier lieu un bel exemple de lettre de dénonciation, bien rédigée, fielleuse à souhait, « lèche-botte » peut-on dire. L’auteur, un certain Cluzeau aîné, adjudant major de la Légion de Langon, n’a pas d’état d’âme. Il a ses convictions. Il n’hésite à donner des noms, des commentaires, des coups de griffe pour tous.

Le contexte. C’est le début de la Seconde Restauration, dans cette petite ville d’environ 3000 habitants. Les péripéties diverses vécues par les langonais depuis deux décennies ont peut-être suscité des divergences d’opinions et rancœurs difficiles à situer. Les changements rapides de régime des dernières années ne pouvaient que favoriser le ressassement d’amertume ou au contraire susciter de fols espoirs.
La cible du dénommé Cluzeau, c’était les francs-maçons. On peut penser aussi que le dénonciateur voulait « se faire bien voir ». La dénonciation de cette catégorie de personnes était-elle susceptible de lui apporter quelque avantage ?

Francs-maçons à Langon. Avant la Révolution, il y avait eu une loge, appelée la « Fraternité ». Fondateur : le notaire Boissonneau, ses adjoints : Pierre-Antoine Souyagou et François Bardinet. Les lettres de constitution ont été reçues en 1772. Deux années lus tard, quatorze membres étaient recensés. La loge semble s’être particulièrement intéressée au mesmerisme C’était une doctrine initiée par un certain Mesmer, en vogue à Paris de 1778 à 1785, selon laquelle tous les êtres sont soumis à l'influence d'un fluide magnétique permettant de guérir les maladies, notamment les maladies nerveuses.

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La loge a été fermée en 1790.

Dans les environs à Barsac et à Cadillac, quelques tentatives de constitution de loge pendant l’Empire n’ont pas survécu.

En 1811, trois anciens membres de la Fraternité, les frères Mallac, Desloubes et Poucante auraient tenté de réveiller la loge. Un personnage influent, Huet, alors sous-préfet de Bazas a obtenu les documents nécessaires pour la reconstruction de l’ancienne loge. Mais il a quitté la région.

Plus tard, vers 1814, les chefs de la loge furent requis de s’abstenir provisoirement de se réunir.

C’est seulement en 1840 qu’une nouvelle loge fut reconstituée.

 

Parmi les personnes citées dans le courrier de Cluzeau, on peut s’attarder plus particulièrement sur le dénommé Huet ou pour être plus précis Jean Baptiste Huet de Coetlizan. Originaire d’une honorable famille de magistrats de Nantes, il a vécu sous la Révolution et l’Empire des années riches en péripéties militaires et administratives. Les mois précédant son arrivée en Gironde, il avait séjourné à la Conciergerie à Paris. Une affaire confuse, mal élucidée. Huet avait été acquitté. Il avait 39 ans quand il été nommé préfet de Bazas. Il a été destitué en 1814.
Il n’avait pas laissé ses contemporains indifférents. Aussi peut-on lire sa biographie dans plusieurs ouvrages. Il est décrit ainsi : « Un homme spirituel, instruit, d’un caractère noble et sévère, plein de modération et de patriotisme ».
Il a beaucoup écrit. Les langonais savaient ils qu’il avait publié en 1802 : « Statistiques du département de la Loire Inférieure » et en 1804 « Recherches économiques et statistiques sur le département de la Loire Inférieure » ?
« Il n’était pas très recherché » écrivait le dénonciateur Cluzeau. Huet recherchait-il la compagnie qu’il pouvait juger insipide des langonais ou des bazadais ?
Que peut-on dire des autres personnes dénoncées ?
Certaines avaient fait partie de l’éphémère conseil municipal de la période des Cent Jours (Brannens et Fage), Ricaut exerçait comme instituteur, Thery arrivé à Langon en 1815 a exercé comme médecin de l’hospice jusqu’à son décès.

La suite de ce courrier : Le dénonciateur reçut une lettre le lendemain lui demandant de garder le silence. Le sous–préfet de Bazas avait donné au Préfet de la Gironde quelques informations sur la loge de Langon dans un courrier en date du 26 mai 1816.

En savoir plus :

  • ADG33 1 M 346

  • Coutura (Johel), « La franc-maçonnerie dans l’arrondissement de Langon (XVIII°-XIX° siècle) », Les Cahiers du Bazadais, N°48, 1980, p. 33-50

  • Torlois (Roger), « Aspects de la vie langonnaise sous le Consulat et l’Empire », Les Cahiers du Bazadais, N°49, 1980, p 23-48, N° 50, p 25-38.

  • Coutura (Johel), Les Francs-maçons de Bordeaux au 18° siècle, Editions du Glorit, 1988.

  • Coutura (Johel), La Franc-maçonnerie à Bordeaux, Editions Laffitte, 1978.

  • Sapaly (André), Langon à travers les siècles, Office du tourisme de Langon, 1992.

Deux documents en annexe :


(05/2014)

Le registre paroissial de la petite commune Du Puy – près de Dieulivol mentionne le décès de l’abbé de Bats, personnage considérable dans cette région. Ce qui retient l’attention, ce n’est pas tant l’annonce du décès que le descriptif du caveau qu’il s’était fait construire dans l’église. Il a été enterré, non debout, ni couché, mais assis avec ses habits sacerdotaux, comme s’il allait célébrer une messe.

Par Girondine.

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On peut lire l’original sur le site des AD33 (dans la rubrique « Recherche simple » taper E depot 8213 - vous serez sur la page de la paroisse du Puy - cherchez l’image 97).

 

Voici la transcription :
M. Debatz Le vingt sixeme septembre Mil sept cent
quatre vingt cinq, jour de lundi, a trois heures après
Midi, Monsieur L'abbé Debatz, Seigneur et gros Déci
mateur de cette parroisse, age de , mort de la veille entre
sept et huit heures du matin dans son chateau du Parc a été enseveli au devant
du maitre hotel de l'église de St ferme, ou pour mieux
dire, placé et assis sur un mauvois fauteuil, habillé
comme un prêtre qui va celebrer et dire la messe sous
des ornements rouges et un rochet noir sur les épaules
et bonnet quarré sur la tête, dans un caveau fait
exprès pour lui; mais bien différant de celui qui est
prescrit par l'édit du Roy de 1776; puisqu'il n'a en oeuvre que huit
pieds quatre pouces de longueur, six pieds de large et
autant de hauteur; qu'il est tout construit de pierre brute
sans etre crépi ni blanchi en dedans, n'ayant pour solle
que la terre pure que les entrepreneurs ont trouvé assès
solide pour ne pas la paver; en sorte que son fauteuil
repose véritablement sur la terre, et que la tête d'icelui
sieur abbé touche presque la voute dudit caveau qui
est cintrée d'un bout à l'autre, c'est adire depuis la première
marche du marchepied de l'autel, jusques a la première
marche en pierre en descendant le choeur; et c'est direc
tement sous cette marche de pierre par où l'on doit trouver
l'ouverture dudit caveau En foy de quoy
Boniol curé du Puy

 

Qui était ce personnage ?
La généalogie de la famille de Batz –insérée dans le Dictionnaire des familles nobles du Sud-Ouest est exposée sur le site :
http://dfnso.free.fr/pdf/Lettre%20B/de%20BATZ.pdf
Le défunt est présenté comme le fils de François de Batz, baron de Tranqueleon.

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On en sait un peu plus, et sur Gaspard de Batz et sur la région en consultant le très riche site :
http://benito.p.free.fr/page4.html

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Ou lire : Dieulivol, l’histoire oubliée d’un bourg de l’Entre-Deux-Mers. B. Penicaud - 2008

On peut y noter les dispositions testamentaires de l’abbé :
« L'abbé de Batz consentit une donation de 63 000 livres, il souhaitait qu'une partie du produit de ses rentes soit employée à des oeuvres charitables. C'est ainsi que 100 livres devait être utilisées pour l'achat d'étoffe afin de vêtir avant l'hiver de chaque année les plus pauvres habitants de 5 dimaires dépendant de l'abbaye, 800 livres devaient être consacrées pour la mêture à distribuer aux pauvres, 200 livres au chirurgien de la paroisse qui aura soigné les pauvres et leur aura fourni les remèdes gratuitement. Une somme de 300 livres devait revenir à une des plus pauvres filles de la juridiction chaque année et alternativement dans l'une des paroisses de Saint-Ferme, de Dieulivol et du Puy, qui ayant fait sa première communion sera généralement avouée sans reproche pour se marier et se retirer dans la juridiction et non ailleurs ! ».

 

Parmi les pouvoirs de l’abbé, il y avait celui de rendre la justice. En effet, il représentait la Justice Royale comme il est précisé sur le site :
http://visites.aquitaine.fr/la-justice-tableau-de-l-ancienne-abbaye-saint-ferme


Informations complémentaires :

Rochet : vêtement porté par les évêques et les prélats
Gros décimateur : c’est un ecclésiastique - parfois - un laïc à qui revenait le bénéfice de la dime levée sur une paroisse. En retour, il devait participer aux frais d’entretien de la paroisse. Il lui appartenait de reverser au curé et à son vicaire ce que l’on a appelé « la portion congrue ».

Crédit photographique : Eglise de Saint Ferme
http://www.flickr.com
Pour visiter cette église :
http://www.flickr.com/photos/art_roman_p/sets/72157629605520925/with/6990703983/

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L’objet de cet article a été suggéré par un fidèle lecteur de Cahiers d'Archives

Aleas climatiques :
Ne pas terminer trop vite la lecture du registre paroissial de la commune du Puy. Des notes sur les calamités diverses ou des faits ordinaires, voila ce que le curé Boniol voulait transmettre. Une approche à ne pas négliger.
Exemples : image 53, après quelques considérations liées aux intempéries et à la mévente du blé et du vin (guerre avec l’Angleterre) , nous pouvons nous instruire du mauvais état du presbytère et de ce qu’il advint pour effectuer les réparations ;Plus loin image 71, nouvelles considérations climatiques suivies image 74 par l’engagement d’un régent (instituteur), etc.


(02/2014)

Elle a 19 ans. Jeanne Macerouze devant la grille du parloir du couvent des Ursulines de Bordeaux a déclaré qu’elle a résolu « de vivre le reste de ses jours en état de religion » dans l’ordre de Sainte Ursule. Les religieuses et ses parents étaient présents pour signer le contrat rédigé par maître Dugarry notaire, contrat qui définissait les modalités financières qui découlaient de son admission.

Par M.Lambert.

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Qui était Jeanne ?

Elle a laissé que peu de traces. Ce qui a attiré l’attention sur elle, c’est son entrée en religion en 1762, devant notaire. Une vie discrète.
Sur son milieu familial, il a été possible d’en savoir un peu plus sur son milieu familial. Des parents mariés à Bordeaux. Lui se déclarait notaire à Mauzac en Périgord ; elle, fille de bourgeois bordelais. Au fil des actes, il est fait mention de cinq de leurs enfants : Jeanne, religieuse, Jean Baptiste, curé à Saint Martin Lacaussade, Pierre, avocat à la cour qui vivait à Bordeaux avec Jean Isaac, marchand (on peut consulter son livre de compte ADG 7 B 2763). Ce dernier est mort jeune à 38 ans en 1783. L’inventaire après décès (ADG 3 E 17863) faisait état d’une situation financière délicate, d’un jugement du tribunal de commerce et d’une saisie mobilière. Une hypothèse : se serait-il donné la mort ? Le descriptif des objets délaissés rue du Puits Descazeaux fait apparaître que le défunt disposait d’un bon vestiaire et d’une riche bibliothèque – peu d’ouvrages religieux. Une deuxième fille, Suzanne, apportait 16 000 livres quand elle s’est mariée en 1772 avec un avocat au Parlement.

Il est possible de penser que Jeanne a vécu dans une famille honorable et pieuse. Aisée également. Le montant de l’aumône dotale - une dot, comme pour un mariage - s’élevait à 4000 livres, une somme non négligeable. Il était de coutume, qu’une fois la dot versée, la religieuse perdait tout droit héréditaire.
On peut supposer, sans preuves, que ses parents l’aient confiée au couvent des ursulines pour parfaire son éducation, comme il convenait à cette époque et dans ce milieu. Toujours est-il qu’elle a été attirée par le mode de vie que lui offrait la communauté des religieuses de Sainte-Ursule.
L’acte notarié qui concrétise son entrée en religion précise « qu’en entrant dans le monde, la Providence lui a fait la grâce de lui en faire connaître tellement les abus, et en même temps le danger qu’il y a d’y vivre, quelle a résolu d’y renoncer pour se consacrer à Dieu ». Plus loin il est dit « qu’après plusieurs épreuves dans le monde » ses parents ont consenti qu’elle entre au couvent. Quelles expériences Jeanne a-t-elle pu faire ? Qu’a-t-elle vu ? A-t-elle redouté les contraintes du mariage ? Elle est partie avec ses secrets.
Jeanne avait-elle conservé des relations suivies avec sa famille ? La règle était stricte. Les religieuses étaient cloitrées. Un lien cependant a subsisté : l’obligation de lui payer une pension à vie. Après le décès des parents le livre de comptes de son frère laisse apparaître le versement, certes irrégulier, de la rente après le décès, à une date indéterminée, de leurs parents..

Le couvent des ursulines tel que l’a connu Sœur Macerouze à Bordeaux

Les bordelais reconnaitront sans doute ce carrefour. Il faut oublier cette illustration.
A cet emplacement au XVIIIème siècle s’élevaient quelques maisons qui ont toutes été démolies depuis. Elles formaient le couvent, un agglomérat de bâtiments : la clôture pour les religieuses, le logement et les lieux de vie des pensionnaires et des externes, une chapelle et des appartements loués à des femmes qui souhaitaient se retirer du monde pour des raisons diverses. Il n’y avait pas de jardin, semble-t-il, mais des cours, peut-être ombragées.
On trouve, aux archives départementales mention des achats progressifs de ces immeubles ou de métairies, effectués au XVIIème siècle. L’apport des dots de jeunes filles de bonne famille avaient fortement contribué à la réalisation de ces opérations. A noter cependant qu’il n’était pas nécessaire d’être bien dotée pour entrer au couvent comme en témoigne un état rédigé vers 1640 qui précise l’état de fortune des religieuses présentes.

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Angle des rues Paul Louis Lande et rue de Cursol

Le passé du couvent, tel qu’il a pu être présenté à Sœur Marcerouze

Tout avait commencé en 1535 à Brescia (Italie). Angèle Merici avait fondé la communauté Sainte Ursule.
Soutenue par le Cardinal de Sourdis, c’était en 1618 que Françoise Cazères avait ouvert la maison de Bordeaux, puis plus tard celles de Bourg, Saint-Emilion, Saint-Macaire et Libourne et d’autres encore.
Il n’est pas certain qu’étaient évoqués en 1762 les évènements qui avaient secoué la vie du couvent vers 1643. Ces dames n’étaient pas toujours dociles et l’élection de la mère supérieure, la fondatrice, toujours présente, avait été contestée. Aussi Françoise Cazères, avait-elle décidé de se retirer à Bassens avec quelques compagnes. Puis tout est rentré dans l’ordre.
Un peu plus tard la communauté avait été perturbée par l’audace d’une religieuse qui avait voulu quitter le couvent. Un mariage avait été envisagé, le contrat signé. Cela n’était pas allé plus loin que des fiançailles. Après contrainte par corps, elle a été jugée, condamnée. Retournée dans la communauté, elle a subi quelques pénitences. C’était en 1655.

Le couvent : un lieu où sœur Macerouze a pu se consacrer à Dieu et à l’éducation des filles.

Le couvent était régi par une règle, la Constitution de Bordeaux dont on ne connaît pas la teneur exacte. Les règles ne devaient guère différer de celles érigées pour d’autres couvents d’ursulines.
Jeanne a vécu cloitrée, comme ses compagnes, sœurs de chœur, Une communauté d’une trentaine de religieuses. Elles devaient obéissance à la mère Supérieure élue suivant un rite assez complexe. En 1762, c’était Mère Lombard qui dirigeait la communauté, plus tard ce fut Mère Bégoulle. Des sœurs tourières, chargées de tâches plus matérielles avaient plus de contacts avec le monde extérieur.
On ne sait si la communauté de Bordeaux utilisait le terme de sœurs « discrètes » pour définir certaines de ses membres : c’était des religieuses qui avaient des fonctions un peu plus importantes et qui étaient consultées pour certaines décisions.
Jeanne n’a prononcé ses vœux définitifs de pauvreté, chasteté et obéissance qu’après deux années de noviciat pendant lesquelles elle a porté un voile blanc.
Un monde clos, essentiellement féminin. Quelques présences masculines : un aumônier, un confesseur et …un homme de peine, éventuellement un chirurgien.
Sœur Macerouze, ursuline allait répondre à la mission de l’ordre : l’éducation des filles.
Le couvent recevait des pensionnaires qui pouvaient rester des mois et même des années sans sortir ou revoir leur famille. Il y avait aussi des externes, riches ou pauvres.

Un programme éducatif exigeant

L’Ursuline doit « porter davantage les pensionnaires à la piété et la vertu qu’à la science encore que l’une et l’autre soient nécessaires, étant plus agréable à Notre seigneur, plus utiles pour elles, d’être dévotes et vertueuses que savantes ».

On peut rapprocher ces propos d’un texte du pape Paul V

«Ce qu'il convient à une fille chrétienne de scavoir». 1618
"Les sœurs seront obligées d'instruire gratuitement les petites filles, premièrement dans la piété et la vertu en leur apprenant ce qu'il convient à une fille chrétienne de scavoir, c'est-à-dire l'abrégé de la doctrine chrétienne, la manière d'examiner sa conscience, de confesser ses péchés, de communier, d'entendre la messe de piété, de chanter des cantiques spirituels, de fuir le péché et les occasions du péché, de pratiquer les vertus et les œuvres de miséricorde de régler une maison, de remplir enfin tous les devoirs de la vie chrétienne. Ensuite pour les attirer à leur école et les détourner des écoles de l'erreur et du vice, elles leur apprendront les premiers éléments de la lecture et de l'écriture, puis à travailler de différentes manières avec l'aiguille, et autres ouvrages honnêtes, qui conviennent à des filles chrétiennes."

Source: Extrait de la Bulle du Pape Paul V, du 5 février 1618, par laquelle il confirme l'institut de Sainte Ursule.

Sœur Macerouze a vraisemblablement appliqué au moins en partie les règles telles qu’elles étaient définies dans un ouvrage publié en 1705, consultable et téléchargeable sur internet.
Règlement des religieuses ursulines de la Congrégation de Paris – édité en 1705

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Ci-dessous quelques extraits :

Recommandations faites aux maîtresses envers les pensionnaires :
« Leur enseigner à se convertir parfaitement à Dieu, s’offrir à lui de tout son cœur…à se bien confesser et communier, à entendre dévotement la messe et bien faire leurs autres actes de piété, à dompter ses passions …leur donner quelque exercice de vertu conforme à leur besoin, âge et capacité, à m éditer sur la vie, mort et passion de Notre seigneur et autres mystères de la Foi si elles en sont capables ».
« Qu’elles aient un grand soin de porter les pensionnaires à tout ce qui concerne la piété et la dévotion…elles leur donneront quelque livre pieux ».
« Elles s’attacheront à les rendre civiles et honnêtes, qu’elles parlent bien, se tiennent droites et de bonne grâce, soient déférentes à toutes les religieuses »
« Qu’elles les accoutument à être bonne ménagères, à conserver leurs habits, etc. ; à être toujours propres et bien soigneuses de leurs besognes, qu’elles leur montre aussi quelquefois à refaire ce qui serait décousu et déchiré sur elles...
»

Elles auront soin de la santé des pensionnaires :
« ... ne les puniront pour leurs fautes d’aucune peine qui puisse les rendre malades comme serait de les priver de quelqu’un de leur repas, leur faire endurer les froid ou choses semblables. »
« Elle leur montreront un visage gai et serein. Qu’elles les tiennent gaies et contentes et les fassent jouer à des petits jeux… ne permettent jamais d’indécents comme danses, cartes et autres semblables. »
« Elles les maintiendront dans une grande charité et union entre elles ... supportant charitablement celles qui seraient d’humeur désagréable, auraient peu d’esprit ou quelqu’autre disgrâce.
»

On peut lire p 74 : la leçon d’écriture, p. 81, celle de couture et autres ouvrages, p. 84 celle de calcul, lecture, orthographe.
Pour mieux connaître le quotidien des filles, petites ou grandes, on peut s’intéresser aux règlements des religieuses chargées de peigner et habiller les pensionnaires ou prendre en charge les chambres, etc. (p. 100 et suivantes)

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Emploi du temps des enfants :

5h30 - 6 h : lever en hiver sauf pour les plus petites
7 h : messe
7h30 en été - 8h en hiver : déjeuner
8h30 été - 9h hiver : travail scolaire
10h : interruption - lecture des Litanies de la Vierge
10h ¼ : repas - lecture pieuse
Puis récréation
12h ¼ : retour en classe
14h : vêpres puis goûter
15 h : catéchisme suivi de travail scolaire
16 h : catéchisme
17h : souper
Puis récréation jusqu’à 18h45 ou 19h - prière, examen de conscience
20h : coucher

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Peut-être sœur Marcerouze appliquait-elle certaines directives conseillées dans d’autres ouvrages :
« Elles (les maîtresses) s’efforcent de rendre vivant leur enseignement » « Parler peu et interroger beaucoup ».
Dès le stade élémentaire on cultive la mémoire, on fait répéter « le connu avant de passer à l’inconnu ». Savoir par routine n’est pas savoir...
« L’attention et l’effort sont facilités par une atmosphère de calme et de silence... Pour que l’enfant comprenne il faut expliquer avec clarté. »
Les enseignantes chercheront toujours « à saisir l’expérience concrète, à éviter les abstractions qui dépassent le jeune auditoire. Les travaux manuels, les calligraphies savantes, les arts d’agrément facilitent leur tâche à cet égard. »
L’éveil du sens social sera assuré, autant que le permettent les barrières entre classes. On travaillera pour les indigents « La maîtresse générale pourra faire venir quelque famille pauvre au parloir, afin que les pensionnaires donnent elles- mêmes quelques objets »
« Les contacts n’existent pas à l’époque entre l’enfant de la famille aisée et la misérable externe qui, rougissante, cache la pièce ou le trou de sa robe élimée. Les règlements prescrivent « de ne pas mettre les filles de condition proches des plus malpropres, pour ne point leur donner du dégoût », mais la charité tempère la défense ».

Soeur Marcerouze était préfète des filles qui habitaient en ville et qui retournaient chez leurs parents. Si le souci éducatif reste le même, quelques modalités particulières s’imposaient.
Avant l’admission, le règlement de Paris tient à préciser :

« Les filles qui seront reçues pour être instruites doivent savoir que la première et principale fin pour laquelle on les y reçoit est pour apprendre à connaître, aimer et servir Dieu afin que par ce moyen, elles soient un jour bien-heureuses. »

On trouvera p. 143 et suivantes les règlements qui concernent les écolières externes. En particulier quelques notes concernant le souci d’un environnement familial favorable à l’expression des sentiments religieux de la fille, les modalités financières (participation aux frais de scolarité), les conditions d’apprentissage, etc.

Une religieuse, elle s’appelait Mère Marie de Bourges, a laissé un témoignage :

« L’instruction des filles est un travail fort pénible, lorsqu’on veut s’en acquitter avec la perfection requise. L’emploi est pénible pour l’esprit parce qu’il doit s’appliquer et veiller sans cesse sur celles qui lui sont commises, connaître leurs inclinations, observer ce qu’elles ont de bon et de mauvais, si elles ne gâtent pas les autres ! quelle manière de reprendre l‘humeur qui convient le mieux, afin de s’en servir pour leur conduite.
L’emploi est aussi pénible pour le corps : il faut rendre quantité de petits services aux enfants, les habiller, les lever, les coucher, les servir à table et prendre d’autres semblables soins qui fatiguent physiquement et qui seraient humiliants si on ne les regardait du côté vertu et mérite, ce qui relève des actions les plus basses.
»

Le couvent des ursulines, la Révolution et ce qu’il en est advenu des religieuses

En ce qui concerne le sort du couvent des ursulines pendant cette période difficile pour les religieux, on peut consulter un livre écrit par l’abbé Henri Lelièvre , publié en 1896, consultable sur internet et téléchargeable.

http://1886.u-bordeaux3.fr/search?query=lelievre

L’orage grondait depuis 1789, mais semblait épargner le couvent de Bordeaux.
Il n’en était pas de même pour celui de Libourne. Des religieuses étaient venues chercher refuge chez leurs compagnes bordelaises. On raconte « que si elle [la supérieure] avait été prise, c’en était fait d’elle : un âne, car ils sont aujourd’hui de toutes les parties... était disposé pour la faire promener ».

En septembre 1792, la communauté a eu ordre d’évacuer les bâtiments. Malgré sa forte personnalité, Mère Bégoulle, la supérieure, 80 ans, a dû s’incliner. Les religieuses se sont dispersées. Elles ont retrouvé le « monde ». Un traumatisme pour certaines qui bon gré, mal gré, ont dû s’adapter très rapidement à un mode de vie qui n’était ni clos ni sécurisant.

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Certaines ont trouvé refuge chez des parents ou des amis. D’autres se sont regroupées discrètement dans la ville. Comme Mère Begoulle, Elle a regroupé autour d’elle quelques fidèles (d’un certain âge).
« Le caractère distinctif de ce pieux cénacle fut l’éloignement complet du monde et la pratique de toutes les vertus religieuses. Mère Bégoulle exigeaient de ses filles une clôture rigoureuse. Personne n’osait plaindre, car la vénérable supérieure possédait à un degré éminent l’affection et la confiance de sa communauté. On la savait tendre et dévouée jusqu’à l’oubli total de ses forces, mais, quoique octogénaire d’une inflexible fermeté dès qu’il s’agissait de la Règle ... et pour stimuler son bien aimé troupeau, Mère Bégoulle se plaisait à évoquer les souvenirs déjà lointains de son propre noviciat, la mortification des anciennes religieuses et mille traits des beaux jours de jadis ».
L’année 1794 a été particulièrement difficile. Même la Mère Bégoulle a du fermer son petit cénacle et se faire oublier.
Jeanne Marcerouze vivait-elle seule ou avec quelques compagnes ? Si elle était rue Saint James, comme on peut le supposer puisqu’elle habitait dans cette rue deux ans plus tard, elle a pu suivre les péripéties dramatiques vécues par quelques religieuses dont elle avait partagé la vie des années durant.
Trois d’entre elles ont été arrêtées et guillotinées : Marie Ursule Gassiot, 30 ans, sœur de choeur et deux sœurs tourières, Marguerite et Marie Girau 57 et 60 ans, sœurs.
Trois autres ont été inquiétées, emprisonnées plus ou moins longtemps, Catherine Béraud, 36 ans, Madeleine Lartigue, 35 ans et Marie Angèle Réaud, 49 ans, toutes trois sœurs de chœur.

Jeanne n’aura pas vu la renaissance de sa communauté. Son décès, au 15 de la rue Saint James figure sur les registres de la ville de Bordeaux le 13 janvier 1796. au 15 de la rue saint James. Elle avait 53 ans ½. Il était mentionné qu’elle était religieuse.

En 1806, quelques ursulines ont ouvert une école dans ce qui est maintenant la rue de Grassi, avant de s’installer plus confortablement place de la Monnaie.
Quant à la Mère Bégoulle, elle est décédée à 92 ans en 1804.


Sources

ADG33 : 3 E 15380 - entrée en Religion
ADG33 : G 380 - 628 - 634
ADG33 : 4 L 129
Chantal Guèdre (Marie de), Histoire des Ursulines de France, Paris, 1960 (consultable à la Bibliothèque Mériadeck de Bordeaux)


Annexes

Résumé du texte rédigé par maître Dugarry à l’occasion de la prise de voile de Jeanne Macerouze. Document à télécharger (Pdf)
Transcription du texte rédigé par maître Dugarry par Anne-Marie Bareyt. Document à télécharger (Pdf)
Etat des religieuses ursulines présentes au couvent en 1792. Document à télécharger (Pdf)


(01/2014)