Par Girondine

Le 4 septembre 1845, le conseil de famille réuni par le juge de paix de Bordeaux nommait  Louis Raflin « curateur au ventre » pour un enfant à naître porté par Marie Bergès, veuve Caussat.

Il est rare de trouver trace de la nomination d’un « curateur au ventre » dans les actes relevant de la justice de paix. Ce qui a retenu notre attention.

Marie Bergès âgée de 20 ans s’était mariée l’année précédente soit le 31octobre 1844 à Bordeaux avec Jean Caussat, ouvrier raffineur. Son mari est décédé quelques mois plus tard le 31 juillet 1945. Elle était enceinte de quelques mois.
La nomination d’un « curateur au ventre » est intervenue en septembre de cette même année.

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Ce cas un peu particulier relevait de l’art 393 du code civil en. vigueur en 1845 qui précisait :
Si lors du décès du mari la femme est enceinte, il sera nommé un curateur au ventre par le conseil de famille. A la naissance de l’enfant, la mère en deviendra tutrice et le curateur en sera de plein droit le subrogé tuteur.

Le « curateur au ventre » serait chargé  de la surveillance de la grossesse de la femme enceinte au décès du mari et de la garde provisoire des biens dépendant de la succession du mari. Il ne pouvait prendre que des mesures d’ordre conservatoire.

Les motifs impliquant l’origine de cette démarche auprès de la Justice de paix ne sont pas précisés.

La consultation de l’acte de mariage du jeune couple Caussat fait apparaître l’origine des deux conjoints. Pour elle, c’était le Lot et Garonne (Saint-Barthélémy)  et pour lui les Basses-Pyrénées (Bizanos). L’un et l’autre avaient perdu leurs parents, cultivateurs. C’est un conseil de famille dans le département de la future, âgée de 20 ans, et donc mineure, qui avait donné son accord à l’union projetée. Nous ne connaissons pas la composition de ce conseil de famille ni le contenu du contrat de mariage, Car il y avait eu un contrat de mariage signé à l’étude de Lapeyre, notaire, à Saint-Barthélémy le 27 août 1844..

Il reste la possibilité  d’émettre des hypothèses difficiles à vérifier : le très jeune âge d’une  jeune femme en difficulté, des enjeux liés à des successions tant du côté paternel que du côté maternel…

L’art 380 précisait : « le conseil de famille sera composé non compris le juge de juge de paix, de six parents et alliés, pris tant dans la commune où la tutelle sera ouverte que dans la distance de deux myriamètres (cinq lieues), moitié du côté paternel, moitié du côté maternel, et en suivant l’ordre de proximité dans cette chaque ligne. »
La jeune femme n’avait qu’un seul parent à Bordeaux dans les limites géographiques préconisées par la loi. Ce sont des amis, déjà présents pour la plupart au mariage qui ont composé l’essentiel du conseil de famille.

Jean Caussat est né deux mois plus tard le 26 novembre 1845 à Bordeaux.

L’institution du « curateur au ventre » a été supprimée en 1964.

Xavier Labbée, professeur de droit à Lille II et avocat s’interroge : Qui est chargé d’administrer aujourd’hui le patrimoine de l’enfant pendant la durée de sa conception ?
Pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin dans ces perspectives de recherche, il leur est possible de suivre sur internet les interventions de Xavier Labbée.

 Ci-dessous, le jugement rendu le 4 septembre 1845 par la Justice de paix du 6ème canton de Bordeaux – ADG 4 U 286
4 septembre 1845
Aujourd'hui  quatre septembre mil huit cent quarante cinq à deux heures de l'après-midi
Pardevant nous Alexandre Louis Thierrée  notaire à Bordeaux premier suppleant de M. le Juge de paix de la dite ville, en congé,  
 et aux prétoires de la dite justice de paix, sis rue française, n°60, assisté de François Emile Bouron, greffier
Est comparu
La dame Marie Bergès, veuve de Jean Caussat, sans profession, demeurant à Bordeaux, rue française, n° 50.
Laquelle nous a exposé:
qu'elle s'unit en mariage avec le sieur Jean Caussat devant l'officier de l'etat civil le trois du mois d'octobre mil huit cent quarante quatre
que le trente et juillet dernier le sieur Caussat, son mari, est décédé ayant son domicile rue Française n°50
que se trouvant enceinte d'environ sept mois elle désire conformément à la loi faire nommer un curateur; qu'à cet effet elle nous invite à faire appeler cinq personnes ayant les qualités nécessaires pour composer un conseil de famille, n'ayant qu'un parent ou allié dans les distances voulues par la loi qu'elle a amené devant nous.
Et  la comparante déclaré ne savoir signer de ce interpellée par nous.
Nous Juge de Paix susdit
Vu les dispositions de l'art.393 du code civil et la requisition ci-dessus avons composé le conseil de famille dont il s'agit de la manière suivante :
1° Le sieur Jacques Memens agé de soixante huit ans, chaudronnier demeurant à Bordeaux  demeurant rue Maucaillou n°1
2° Le sieur François Sauvé, âgé de quarante six ans, tailleur d'habit, demeurant à Bordeaux, rue Française n°50,
3° Le sieur Louis Raflin, agé de quarante six ans, marchand de laine, domicilié aussi à Bordeaux, rue bouquière, n°49,
Ces trois premiers formant la ligne paternelle
4° le sieur Léonard Daranton, âgé de trente six ans, demeurant à Bordeaux, employé du télégraphe, rue Marmotin, n°5, cousin second à la veuve Caussat
5° Le sieur Antoine Roy, âgé de vingt sept ans, peintre, demeurant également à Bordeaux, rue Française, n°50
6° Le sieur Hourtarieux, âgé de quarante et un ans, aubergiste, demeurant aussi à Bordeaux, rue Ducasse, n°13
Ces trois derniers formant la ligne maternelle.
Tous les membres dudit conseil de famille appellés par nous d'office à défaut des parents à l'exception du sieur Duranton ou alliés connus dans la distance voulue par les lois, sur les indications qui nous ont été fournies comme ayant eu des relations habituelles d'amitié avec le sieur et dame Caussat
Le conseil de famille ainsi réuni et formé sous notre présidence, après avoir appris l'objet de sa réunion et en avoir délibéré a nommé à l'unanimité moins une voix le sieur Raflin l'un de ses membres curateur au ventre, lequel  sera subrogé-tuteur à la naissance de l'enfant de Jeanne Caussat.Le sieur Raflin a accepté cette mission et a promis de l'accomplir.
La dame Veuve Caussat n'a pas pris part à cette délibération.
De tout quoi avons dressé le présent procès-verbal qui après lecture a été signé par Srs Memens, Sauvé, Raflin, Duranton, Roy, Hourtarieux, par nous et notre greffier après avoir vaqué jusqu'à deux heures et demie de relevée.


(11/2015)

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Par Girondine.

Des « noyés » ou « épaves », des anonymes. C’est parmi divers documents, bons à classer dans la rubrique « faits divers », que le chercheur les dénichera. Quelques lignes dressées pour un procès verbal permettent de les évoquer.

C’est sous les cotes 4 M 220, 222,223 qu’il est possible de consulter quelques procès-verbaux (une douzaine). Ils mentionnent la découverte de corps récupérés dans des rivières ou des étangs. Période 1823 – 1842.

Un ou deux feuillets : le procès-verbal, suit méthodiquement un plan : des instructions ont été données en haut lieu. Ce sont des copies de pièces dont l’original était adressé au Procureur et au Sous-préfet. Un ultime témoignage d’une vie terminée, sans doute, tragiquement.

Au fil des procès verbaux il nous est donné à savoir :

  • Le nom et la qualité de la personne qui a trouvé « l’épave » ou le corps
  • Le lieu de la découverte
  • La qualité de l’officiel qui vient sur les lieux, souvent accompagné
  • Le descriptif physique du noyé,
  • Le vestiaire de l’intéressé

Et les intervenants se posent des questions :

  • Y a-t-il eu crime ? on recherche contusion ou blessure
  • Qui est-il ou qui est-elle ?
  • Quand a eu lieu l’accident ou le décès ?

L’inhumation se fait immédiatement après la constatation des faits, ce qui se justifie, en partie seulement, par l’état de décomposition des corps
A noter : elle se fait sur place, le plus souvent, dans un pré, dans « les sables », dans une aubarède. Des exceptions pour les villes. Ainsi la Chartreuse à Bordeaux accueille les corps anonymes. La Réole semble avoir réservé une place dans son cimetière pour les noyés. Il est en effet fait mention dans un rapport d’un « lieu réservé pour les noyés ».

Quelques remarques :

  • On peut s’étonner de l’absence des prêtres à une époque où le fait religieux tenait toute sa place.
  • Il semblerait qu’il n’y ait aucune mention de ce type de décès dans les registres d’état civil. Parce que le défunt n’a pu être identifié ?
  • Les descriptifs des vêtements fournissent une base documentaire inattendue sur le vestiaire des hommes et des femmes de cette époque. On peut s’interroger sur la signification d’un « fond d’estomac sur une femme à Ambès.

A lire en annexe sept procès-verbaux.
Ils vous conduiront à Bordeaux puis à Lacanau, au Porge et à Pauillac. Nous pourrons nous attarder à Ambès avant de joindre La Réole et Gironde–sur–Dropt.
Une approche de ces hommes et de cette femme dont on ne connaît d’eux qu’une fin tragique, dans des circonstances indéterminées.
Leur famille leur avait donné un nom, un prénom, sans doute un surnom. Dans la société, ils avaient un « état ». Ils avaient vécu et ils ont disparu. Qui s’en est préoccupé ?


(05/2014)

Par M. Lambert

On peut trouver sous la cote 4 M 224, le rapport du commissaire central concernant une affaire de supposition d’enfant.

« Supposition d’enfant », on peut dire aussi : « simulation d’enfant ». C’est de nos jours un délit – qualifié crime en 1859 ? - d’atteinte à la filiation qui consiste dans le fait d’attribuer la maternité d’un enfant à une femme qui n’a pas accouché.

On peut lire ci-dessous le texte intégral de cette affaire.
L’enfant a été déclaré deux fois à l’état civil : le 30 avril sous le nom de Jean Amade et le 4 mai comme Paul Destans.

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crimesuppositionenfant02vActe du 30 avril 1859
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Acte du 4 mai 1859
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Le commissaire de police souhaitait visiblement que cette affaire se règle discrètement.

La suite n’est pas connue.
Les recensements militaires ne portent pas trace de cet enfant quel que soit son patronyme.
Les investigations du côté de l’hospice des enfants abandonnés n’ont pu aboutir, les registres n’étant pas consultables.
Le recensement de 1861 enregistre le couple Destan vivant en couple, sans enfant. Celui de 1866 était illisible et ne permettait pas d’en savoir plus.

   

ADG 4 M 224
Rapport
25 octobre 1859

Informé qu'un crime de supposition d'enfant avait été commis il y a quelques mois par une femme du quartier St Michel, j'ai immédiatement procédé à des investigations desquelles sont résultés les faits suivants :

La nommée Suzanne Noguès épousa en 1849 le sr Pierre Antoine Destans, marin chauffeur. Une fille naquit de cette union en l'année 1850, mais elle mourut en 1857 à l'âge de 8 ans en l'absence du père alors en service sur un navire de l'Etat. Rentré chez lui peu de jours après la mort de sa fille Pierre Antoine Destans éprouva un profond désespoir. Sa douleur se calma cependant mais il lui resta cependant une irritation qui se manifestait en reproches violents à sa femme sur la mort de leur enfant et sur sa stérilité présente; il l'accusait en même temps de ne pas lui avoir été fidèle pendant son absence. Celle-ci s'en défendait et pour mettre enfin un terme aux emportements de son mari et à une cohabitation qu'ils rendaient intolérables, elle résolu de simuler une grossesse. Son projet fut mis à exécution; le calme rentra dans le ménage et Pierre Antoine Destans manifesta la joie qu'il éprouvait d'avoir bientôt un enfant. A l'aide de coussins Suzanne Destans se donnait les apparences extérieures d'une femme enceinte. Mais la supercherie ne pouvait durer longtemps sans être découverte et la femme Destans, fort embarrassée d'ailleurs, conçut l'idée de se procurer un enfant et de faire croire à son mari qu'il était le sien. Elle s'adressa successivement aux femmes Sauvignon, Soulié et Senget, accoucheuses, leur confia son secret et leur demanda de l'aider dans sa tromperie; celles-ci lui demandèrent qui 80f, qui 50f, pour ce service et la femme Destans ne revint pas chez elles. Elle s'adressa en dernière ressource à la femme Forthon, accoucheuse rue des Incurables qui lui présenta les dangers d'un pareil acte, refusa de s'y associer, mais consentit à la mettre en relation avec une fille, prête à accoucher afin qu'elles puissent s'arranger ensemble. Cette fille était la nommée Amade (Marie), 22 ans, domestique sans place, enceinte pour la 3° fois et qui consentit à donner après ses couches son enfant à la femme Destans, déclarant en faire un abandon complet et s'engageant à ne jamais le réclamer; cet arrangement fut conclu sans demande ou promesse d'argent de part et d'autre. A partir de ce moment la femme Destans fit porter son propre linge par la fille Amade qui le 29 avril dernier accoucha d'un enfant mâle. En l'absence de m. Destans le linge ensanglanté et l'enfant furent transportés la nuit suivante au domicile conjugal. L'accouchement avait eu lieu le 29 avril à 1 heure après midi et le même jour l'enfant fut présenté à l'Etat civil, inscrit comme fils de Marie Amade et père non nommé et reçut le prénom de Jean Baptiste. La femme Forthon s'était ainsi mise en règle avec le Devoir que lui impose sa profession.
La dame destans de son côté simula un accouchement comme elle avait simulé sa grossesse et à son retour, le 4 mai, Pierre Destans, tout joyeux de sa paternité, se transporta aux bureaux de l'Etat Civil y déclara la naissance d'un enfant né la veille de lui déclarant et de Suzanne Noguès et lui donna le prénom de Paul.
Telle est l'affaire dans tous ses détails. Avant de prendre aucune mesure, je crus devoir la soumettre à M. le Procureur Impérial au Petit Parquet pour lui demander une décision. Je ne laissai pas ignorer à ce magistrat que l'affaire était peu connue, que sa gravité me semblait atténuée par le fait que l'enfant supposé laissé entre les mains de sa véritable mère aurait des chances misérables, car Marie Amade avait déjà abandonné l'un de ses enfants à un père putatif et placé le 2ème à l'hospice des enfants trouvés, que le troisième, touché par une criminelle supercherie il est vrai dans le sein d'une famille honête, y recevrait des soins et une éducation morale et religieuse que Marie Amade était hors d'état de lui prodiguer, que led Sr Destans ignorait encore qu'il était victime d'une tromperie et se croyait réellement père de l'enfant présenté par lui à l'Etat civil et qu'enfin un procès en pareille matière pourrait être tout au moins une cause dangereuse de scandale. M. Decous Lapeyreire, substitut m'invite, néanmoins à dresser procès-verbal pour être soumis à un sérieux examen.
J'ai transmis aujourd'hui ce document à M. le Procureur Impérial pour y donner la suite qu'il jugera convenable. Je n'ai procédé à aucune arrestation et le sr Destans est toujours dans l'ignorance de ce qui s'est passé et de ce qui se passe aujourd'hui.
Cette affaire m'a paru curieuse et digne d'intérêt et c'est pourquoi j'ai cru devoir la raconter dans tous ses détails.

Bordeaux le 25 octobre 1859
Le Commissaire Central
Illisible


(05/2014)

Par Girondine

Un assassinat à Bouliac ? – 1840

Une femme trouvée morte à Bouliac. Tout de suite, la rumeur … Assassinée par son mari ?

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Le 8 juillet 1840, paraissait dans le quotidien bordelais Le Mémorial l’article ci-dessous :

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Il y a eu, aussitôt, enquête, sur les lieux, à Bouliac – ADG 33 4 M 223

10 ème Légion

Gendarmerie Départementale
Rapport du 9 juillet 1840
Hier 8 juillet La Gendarmerie de Bordeaux ayant été informée
qu'un assassinat avait été commis dans la commune de Bouliac
sur la personne de la Nommée Anne Dartes, femme
Berthoumieu, âgée de 50 ans, native de Quinsac (Gironde)
Mr le Procureur du Roi en a été instruit et s'est aussitôt
transporté sur les lieux accompagné d'une brigade et
d'un docteur pour constater le fait. Arrivé au domicile
de la dite Dartes, il a été reconnu après les investigations
de la Justice et l'audition de plusieurs témoins
que cette femme n'a point été assassinée, mais qu'elle
s'est pendue elle même, à la suite d'une dispute
qu'elle avait eu avec son mari le 6 au soir; que
cette femme était d'un caractère acariâtre et que son
mari était parti pour Bordeaux, le 6 au soir, que
des personnes l'ont vu partir et que sa femme existait,
il a été reconnu que Berthoumieu, arrivé à Bordeaux
le 6, n'en est pas parti que hier au soir à 5 heures du soir
du logement de la boule d'or où il a été arrêté par la
Gendarmerie et conduit à Bouliac où il a été mis en
liberté n'ayant aucune charge contre lui.
Le bruit répandu par les journaux de ce matin est devenu
dénué de fondement. C'est un suicide et non un assassinat.
Cette femme a été trouvée dans l'attitude quelqu'un qui prie.
La face tournée vers le mur de la cuisine. La corde du
tournebroche entourait son col et à l'extrémité de cette
corde se trouvait un poids en pierre de 25 kilog environ.
Les vêtements n'offraient aucun désordre. Tout prouve qu'elle
s'est suicidée.
Le chef d'escadron
Commandant la Gendarmerie de la Gironde
Illisible

Le 9 septembre, paraissait dans Le Mémorial, l’article ci-dessous

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Acte décès de la défunte :

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(02/2014)

Par M.Lambert.

Parmi les décisions de la Justice du canton de la Brède de 1840, on peut trouver une liasse de feuillets disparates : ils concernaient la reconnaissance d’un jeune homme de 25 ans, abandonné très jeune, retrouvé et reconnu par sa famille naturelle. Un destin qui sort de l’ordinaire.

Les faits : ils sont exposés dans les textes que l’on peut télécharger ou lire en annexe (format Pdf) :

  1. Pétition adressée au procureur du Roi - 16 décembre 1839
  2. Réponse du sous-directeur de l’hospice - 27 janvier 1840
  3. Attestation ou procès-verbal de la découverte de l’enfant- 28 mars 1817
  4. Procès-verbal du Juge de paix - 13 mars 1840

Il s’agissait de faire reconnaître un « enfant trouvé » par sa famille naturelle. Enfant qui aurait été abandonné en 1817 et retrouvé, adulte en 1839.
Faisant suite à une procédure dont nous ne connaissons pas les détails, le Juge de paix a dressé le 13 mars 1840 un procès-verbal de reconnaissance du dénommé Pierre Mancinqual comme frère de Jeanne, Marie et autre Pierre Mancinqual.
En filigrane de cet acte : la nécessité de justifier de l’absence d’un frère pour régulariser certaines affaires familiales ?

Et si on essayait d’en savoir plus …

Saint Médard d’Eyrans en 1815
Barthélémy Mancinqual, un pasteur de brebis parmi d’autres. Une femme et trois enfants. Ils vivaient « au jour la journée » comme beaucoup. Pas de résidence fixe; ils ont connu successivement La Brède, Beautiran, Ayguemorte, Bègles, Villenave d’Ornon.
C’est à la métairie de Lamothe à Saint Médard d’Eyrans, le 25 janvier 1815 que Marie Blanchereau a accouché d’un fils, Pierre. Elle a quitté ce monde le 5 décembre 1816. On a dit que le père aurait alors abandonné sa famille. De fait les enfants sont restés « sous la domination de la sœur aînée », Marie, 17 ans.
Son frère et sa sœur ont été « placés », Que pouvait faire Marie du petit Pierre qui avait deux ans ?A-t-elle consulté des autorités communales ? C’est vraisemblable. De même qu’il est possible – sans que ce soit reconnu ultérieurement– que conseil lui ait été donné d’abandonner l’enfant en le déposant à l’hospice, la Manufacture. Une démarche qui n’était pas inenvisageable en ces temps- là. Les écrits concernant les modalités de l’abandon restent confus : Marie a-t-elle déposé son frère dans une rue à Bordeaux ou a-t-elle laissé ce soin à une femme dédommagée pour ce service ? Une certitude : l’enfant a disparu.
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Découverte d’un enfant trouvé
27 mars 1817 : C’est à un coin de rue, route de Toulouse, à 4 heures du matin qu’un très jeune enfant a été découvert. Informé, le commissaire de police est arrivé aussitôt. Chez le boulanger voisin - il faisait chaud - on a déshabillé l’enfant, c’était un garçon, « il était âgé de 10 mois à peu près » est-il inscrit sur le PV dressé le jour même. Très vite, il a été amené à l’hospice, appelé « la Manufacture ».

Pupille de l’hospice
Le séjour fut bref. Le jour même, il était reparti.

On a eu le temps de l’inscrire sur un registre, de lui donner un nom : Didier Vincent, un numéro : 212 et une date de naissance fictive : 27 mai 1816. Sur ce même registre a été reporté le procès-verbal du commissaire de police portant la description très précise de l’habillement de Pierre. Il n’est pas fait mention de marque (billet, morceau de tissu ou autres) qui aurait pu permettre à sa famille naturelle de le reconnaître ultérieurement, et de le reprendre.

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Arrivé à l’hospice le 28 mars au matin, Didier a été confié quelques heures plus tard à Elisabeth Michaud, épouse de Jean Tourteaud, tailleur d’habits à Saint-Christoly. C’était la « meneuse » du canton de Saint-Savin dans le Blayais. Sa mission : servir d’intermédiaire entre les nourrices du canton et l’hospice de la manufacture. C’était elle qui prenait ou ramenait les enfants, assurait leur voyage, et les confiait à une nourrice rémunérée par ses soins selon les directives de l’hospice. A Saint-Christoly, comme dans le nord Blayais, la garde des enfants de l’hospice constituait une source de revenus, modestes, certes mais assurés.
Pierre a été confié à Marie Bertrand, femme de Pierre Pillau, au village d’Hervé, un petit lieu-dit de Saint-Christoly.

Témoignage d’un médecin du Blayais (1817). « Tous les enfants me sont apparus assez généralement bien soignés par les familles qui s’en sont chargées qui sont cependant presque partout parmi les plus pauvres du pays. Dans beaucoup de chaumières, ils semblent partager avec les propres enfants de leurs nourrices, l’affection de ces dernières. Ils sont presque toujours mal vêtus, mais à cet égard, les enfants des paysans avec lesquels ils vivent sont dans le même état ».Le 28 mai 1828 Didier Vincent atteignait ses 12 ans (officiellement). Un anniversaire lourd de conséquences : Marie Bertrand, sa gardienne ne serait plus rémunérée. Deux possibilités : rester dans la famille qui l’avait accueilli ce qui voulait dire compenser par son travail la perte de salaire – ceci jusqu’à sa majorité, ou bien retourner à l’hospice en attendant un apprentissage éventuel.
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Le choix ne s’est peut-être pas posé pour Didier. Le registre de recensement du service militaire porte la mention suivante : « infirme du pied droit ». Peu rentable pour les travaux agricoles ?Didier Vincent est rentré à la Manufacture le 21 juillet 1828.
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On aimerait savoir plus sur l’enfance de Didier dans le Blayais. Une curiosité qui ne sera pas satisfaite. L’hospice constituait pour chaque enfant un petit dossier, quand le nourrisson survivait (le taux de mortalité dépassait les moyennes habituelles), Quand ce document est consultable, on peut éventuellement y trouver quelques précisions sur la vie de l’enfant. Celui de Didier n’est pas vide ; mais pour les années passées chez les gardiennes dans le nord Gironde, .il n’y a que la mention des deux couples gardiens ainsi qu’une note concernant son vestiaire (3 versements pendant 12 ans).

Vivre à la Manufacture
Le 21 juillet 1828, Didier abordait un autre monde : celui de la Manufacture. Il allait y rester 7 ans.

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La Manufacture - emplacement occupé par le Château Descas.

 

Des bâtiments humides, mal conçus, c’est dans ces lieux que Didier a fait l’expérience d’une vie en communauté de 300 à 400 enfants. Il y avait des jeunes qui comme lui, élevés à la campagne, attendaient un éventuel apprentissage en ville; il y avait aussi des enfants qui n’avaient pu être confiés à des nourrices du fait de leurs infirmités ou de leur état mental. Devenus adultes, ils restaient à l’hospice jusqu’à leur mort (ils étaient 55 en 1828). Il y avait la crèche : des nourrices avec de très jeunes enfants qui mourraient souvent.
Il y avait aussi des religieuses qui savaient se rendre indispensables ; leur supérieure avait un réel pouvoir.
Il y avait aussi des surveillants, surtout dans les dortoirs, objet d’une vigilance soutenue : « il fallait éviter les habitudes vicieuses contractées par les enfants et auxquelles ils se livrent entre eux, surtout pendant la nuit ».
On peut ajouter médecins, chirurgiens et aumôniers.
L’oisiveté n’était pas de mise à la Manufacture. Didier, comme tous les autres jeunes ou adultes devaient travailler dans des ateliers. Les avis divergent sur les modalités et la qualité du travail fourni. Il semblerait en fait qu’il y ait eu deux types d’ateliers : des espèces d’ouvroirs « occupationnels » dont on n'attendait pas un grand rendement.et d’autres ateliers dont la mission était bien définie : pourvoir aux besoins des hospices bordelais. Il y avait en particulier des ateliers spécialisés, encadrés par des professionnels qui assuraient une formation. On pouvait, sans doute localiser Didier dans l’atelier de cordonnerie.
Didier a appris un métier, mais aussi à lire, écrire, compter – un avantage sur ses contemporains, souvent illettrés.

Voici un aperçu son emploi du temps (Règlement de 1822) d’une journée :

4 h30 ou 5 h selon la saison : début de la journée
Il a une heure pour s’habiller, faire sa prière, faire son lit, déjeuner et se rendre à la messe.
7 h ou 8 h : entrée dans les ateliers
11 h : repas et recréation
12 h 30 : classe
14 h : ateliers
17 h 30 souper puis récréation jusqu’à la prière du soir
19 h 30 ou 20 h 30 : coucher.

Pas de travail le dimanche – des heures de catéchisme et de prédication.
Cet emploi du temps n’a rien d’exceptionnel. On retrouve les mêmes contraintes dans des établissements qui accueillaient des enfants que ce soit un pénitencier, un couvent de jeunes filles ou un pensionnat de garçons.

A la Manufacture, la Mort n’était pas une idée abstraite : c’est dans la cour centrale que l’on enterrait les nourrissons décédés. Il est vrai que l’on trouvait aussi en ce lieu quelques vaches laitières et des porcs.
On ne sait si des sorties ou promenades étaient prévues pour les pensionnaires de la manufacture.

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Mise en apprentissage en ville
En 1835, Didier qui a 19 ans, se voit offrir une opportunité de sortir de l’hospice : un maître cordonnier Jean Marchais et son épouse s’engageaient « si la demande est adhérée par l’enfant, à l’élever dans la religion de l’Etat et à lui faire exactement remplir les devoirs, et à le nourrir, soigner, loger et entretenir tant en santé qu’en maladie et à lui faire apprendre le métier de cordonnier gratuitement ».

Le couple (la trentaine) a au moins un enfant. Didier habite désormais chez eux rue Clare, près des Capucins. Il a connu le monde rural, un lieu d’enferment, il lui reste à découvrir la vie citadine. Dans le quartier beaucoup d’espagnols et des catalans qui pullulent. Le jeune apprenti a-t-il aussi appris l’espagnol ?

Retrouvailles
Revenons à la famille Mancinqual que nous avions laissée à Saint Médard d’Eyrans en 1817. Le temps avait passé. Marie, l’ainée, s’était mariée avec un garçon de Saint Médard d’Eyrans. Sa sœur Jeanne avait convolé avec un certain Picon, pâtissier de Bordeaux. Quant à Pierre, il avait pris épouse à Martillac. Le père, Barthélémy, était décédé à Ludon (Médoc) en 1829. Il semblerait que ce soit posé alors un problème de succession. Pas grand-chose à partager. Quelques règes, ou un bout de lande sans doute. Il fallait retrouver le quatrième enfant de la famille. Des démarches semblent avoir entreprises auprès de la commission des hospices. Sans grand enthousiasme sans doute de la part de Marie culpabilisée ou sensible à un jugement négatif sur un acte condamnable. Tout ceci explique une requête, tardive, présentée en annexe et la réponse de l’hospice.
Il est dommage de ne pas avoir d’informations sur les retrouvailles entre frères et sœurs.. Restent des suppositions.
Désormais, Didier Vincent n’était plus Didier Vincent mais Pierre Mancinqual. Il prenait aussi une année de plus. Il se retrouvait comme tout le monde avec un frère et des sœurs, des beaux-frères, une belle-sœur et des neveux. Il n’était plus un enfant trouvé.

Mariage et établissement
Porté garçon cordonnier, il s’est marié en 1853 (il avait 38 ans), avec une jeune personne de 26 ans, fille d’un scieur de long corrézien. Malgré la modicité des apports de l’un et de l’autre, un contrat de mariage a été passé. Trois enfants sont nés : Marie en 1857, puis Henri en 1860 et Léonce en 1861.
Quelques années plus tard, en 1866, on le retrouve cordonnier-bottier au 54 de la rue Saint-Nicolas, un quartier populeux à dominante espagnole. Il tient boutique et paye patente. Sa femme, piqueuse de bottes, contribue à la marche de l’affaire.
Le temps a passé : en 1881, toujours rue Saint-Nicolas, à un autre numéro, on le retrouve en 1881. Il a 67 ans. Il vit avec sa femme et Leontine , 24 ans, lisseuse, Henri, 22 ans employé de commerce et Léonce, 20 ans, employé de bureau.
Il est décédé le 22 août 1888 à Bordeaux, route d’Espagne. Ses deux fils vivaient avec lui. Sa femme l’a rejoint quelques années plus tard.
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De relations complexes avec la famille naturelle
Quelques courriers égarés dans le petit dossier de Didier Vincent, alias Pierre Mancinqual font apparaître quelques difficultés relationnelles entre l’intéressé et sa famille naturelle.
C’était en 1865. Pierre se plaignait de tracasseries à l’initiative du sieur Picon, son beau-frère époux de sa deuxième sœur. Il était pourtant à son mariage mais c’était sans compter sur les embûches d’une succession mal maîtrisée. Sans entrer dans des détails complexes et à vrai dire assez obscurs, il semblerait que Pierre « n’était pas celui qu’on cherchait, et par ce moyen on l’évincerait ». Il y avait eu un arrangement financier, contesté.
Pierre Mancinqual voulait ester en justice. Il sollicitait la commission des hospices pour l’aider. Réponse : il gagne sa vie et il n’est pas certain que la cause puisse avoir une issue favorable. Il est ajouté à l’attention d’un des responsables de l’hospice : « d’ailleurs, il doit y avoir un terme apporté par le temps à la protection que l’administration des hospices doit à ses pupilles. lorsque ceux-ci – comme Mancinqual – ont 47 ans il semble que l’on peut les laisser marcher seuls ! »

Documentation complémentaire
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Sources
Etat civil : Bordeaux, Aiguemorte, Beautiran, Saint-Médard-d’Eyrans, Saint Christoly-de-Blaye.
ADG33 : 1 R 237
ADG33 : 3 X (enfants abandonnés)
ADG33 :3 E NC 1594
ADG33 : 4 U 25
Revue Historique de Bordeaux et du département de la gironde : « Les enfants trouvés et l’hôpital de la Manufacture à Bordeaux (1689-1880) ». Colloque 17 mai 2003 – Troisième série-N°5-2004


(11/2013)