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A découvrir : Les dispenses de mariages 1802-1822 aux AD 33

par Monique LAMBERT

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Une succession de lettres sous tous formats, des croquis - (les arbres généalogiques) - des annotations. Une encre souvent très pâle, difficile à déchiffrer. On sollicite, on avance des arguments. Le style ? Du spontané « brut de décoffrage » pourrait-on dire, de l’alambiqué, du méthodique, du déférent, du cauteleux. Il y a de tout. On peut percevoir à travers ces écrits l’histoire des familles mais aussi les préoccupations du moment ou même parfois le désarroi des prêtres, Une documentation, saisie sur le vif.

Un tableau de plus de 1100 saisies de dispenses entre 1802 et 1822 est disponible sur ce lien.

Ce sont les traces de demandes de dispense de mariage pour la période qui court de 1802 à 1822. Elles concernent toutes les couches de la société. Les quelques pertes, négligeables n’entament pas l’intérêt du fonds.

Elles témoignent d’une période de transition qui a touché le clergé et les fidèles. Ebranlés et parfois dépassés, les gens d’Eglise avait dû faire des choix, parfois payés au prix fort. En 1801 le Concordat est signé. Il permet d’envisager des relations plus apaisées entre les différentes religions et l’Etat. C’est alors que Monseigneur d’Aviau, nommé évêque par Bonaparte, arrive à Bordeaux le 25 juillet 1802. Il n’est plus tout jeune (66 ans) ; mais solide de corps et d’esprit. Et une lourde tâche l’attend, celle de reconstruire une vie religieuse dans son diocèse.

Les populations, elles ne savent que croire. Elles ne reconnaissent plus leurs églises et couvents qui ont parfois été vendus aux enchères. Et bien malins étaient ceux qui avaient pu faire la distinction entre les prêtres dits « constitutionnels » ou « jureurs » (ceux qui avaient signé une convention avec l’Etat) et les prêtres « réfractaires ». Ces derniers s’étaient parfois cachés. Ils avaient dit la messe dans des oratoires secrets, ils avaient baptisé ou très discrètement marié. Certains avaient connu la déportation ou la mort.

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Plusieurs parties du diocèse se retrouvent très éloignées de la pratique religieuse, Monseigneur d’Aviau note « une insouciance et une apathie des choses de Dieu » chez les gens du Blayais. Les sentiments religieux ne sont cependant pas complètement éteints dans la population. Des mesures s’imposent pour les réveiller.

C’est ainsi que dans chaque paroisse, on a chassé les « intrus » (les prêtres « constitutionnels »), et nommé des curés. A ces derniers, il appartient dès lors et c’est une de leurs missions, délicate, de réhabiliter le mariage religieux, une pratique souvent négligée qui n’apparaît plus indispensable.

Car depuis une décennie, on ne passe plus par l’église mais par la mairie qui ne s’embarrasse pas des possibles liens de parenté entre les mariés. Des liens qui depuis des temps immémoriaux avaient pu empêcher un mariage. D’une suspicion de non-conformité pouvait découler une demande de dispense, auprès de l’Evêque ou du Pape, une démarche longue et onéreuse.

Quelques explications apparaissent nécessaires pour appréhender ce qu’est une demande de dispense, connaître les modalités à accomplir pour obtenir satisfaction. Il faut lire toutes ces demandes comme des plaidoiries qui présentent des arguments convenus.

Il s’agit de se faire pardonner, d’obtenir satisfaction, de rentrer dans le cadre des autorisations de dispense. (Ceux qui savent, les curés, trouvent les mots appropriés).et d’obtenir la dispense à moindre frais. C’est le curé qui bien souvent fait la demande. Il sait trouver les mots appropriés, en français ; les postulants s’expriment, eux, en patois.

Les prêtres ne savent pas toujours quelle conduite tenir, les recommandations de l’évêque ne sont pas toujours très claires. Quant aux fidèles présents ou en devenir ils ne savent pas trop ce qu’ils doivent faire pour revenir dans le giron de l’Eglise. Une période de tâtonnement perceptible dans les écrits ; Ce qui autorise une certaine spontanéité bienvenue car elle offre des perspectives parfois inattendues. Une décennie plus tard, tout est rentré dans l’ordre et la consultation des dispenses de mariage perd beaucoup de son intérêt.

 

Les demandes de dispense

Dispense : Ce terme ambigu doit être compris ainsi : c'est une autorisation exceptionnelle dispensant d'agir selon les règles établies, accordée par l'autorité qui les a édictées et qui permet de faire ce qui est défendu.

L’Eglise distingue plusieurs sortes de dispenses

Les dispenses de consanguinité

Les dispenses de mariage s'imposent quand les futurs époux ont un ancêtre commun.

Le droit religieux (droit canonique) calcule les degrés en comptant le nombre de générations jusqu'à l'ancêtre commun, Un mode de calcul différent de celui du droit civil qui compte les degrés de parenté différemment. En partant d’un des futurs époux, on remonte jusqu’à l’ancêtre commun puis on redescend jusqu’à l’autre époux en comptant le nombre de générations traversées.

Tableaux de parenté présentés notamment sur le site : https://sourdaine.org/06_aide.htm

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Les dispenses d’affinité

Elles prohibent

- le mariage de parents « par alliance »,

- le mariage d’un ou d’une baptisée avec son parrain ou sa marraine,

- le mariage d’un parrain avec la marraine d’un enfant,

- le mariage avec le frère de son fiancé (fiançailles rompues) ou la sœur de sa fiancée (fiançailles rompues).

 

Pour obtenir une dispense, une démarche s’impose

La demande de dispense doit être adressée au Pape ou à l’Evêque du ou des demandeurs.

Elle comprend l’objet de la demande des « supplicants » avec indication de leur nom, de leur domicile, de leur degré d ’empêchement. Eventuellement une enquête peut être effectuée dans la paroisse auprès de témoins : des parents, des amis, parfois des notables. Ils confirment le plus souvent les liens de parenté des futurs mariés. Parfois, ils ajoutent une note personnelle.

Un tableau généalogique complète souvent la demande.

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Parfois quelques mots griffonnés mentionnent l’accord.

Plus rarement on trouve cette confirmation sur un imprimé rédigé en latin. Plus rare encore sur un parchemin.

 

Il faut présenter des arguments. L’Eglise offre plusieurs choix d’arguments

Car l’Eglise a répertorié des arguments qui permettent d’obtenir une dispense. Il importait au rédacteur de la demande de choisir le ou les bons arguments dont on peut prendre connaissance dans un document non daté, antérieur à l’époque qui nous intéresse.

http://archive.org/stream/instructiontres00pellgoog#page/n187/mode/1up

Voir pages 138 à 142

 

Sur quelles causes, on obtient ordinairement les dispenses de mariage

- Les honnêtes

1 - Quand il y a de grandes inimitiés ou procès entre les pères ou mères de ceux qui veulent se marier et que par le moyen du mariage, ils seront terminés et assoupis.

2 - Les futurs sont nés dans un lieu dont les habitants sont presque tous parents, soit de consanguinité ou d'affinité ou conjoints par affinité spirituelle ce qui fait qu'ils ne peuvent se marier selon leur condition et biens si ce n'est avec leurs parents ou à ceux avec qui ils sont joints par affinité spirituelle. On peut se servir de cette cause pour toutes les villes où il n'y a point d'Eglise Cathédrale, telles qu'elles soient même quand il y aurait Parlement, comme celle de Dijon. On peut encore s'en servir quand les futurs sont de deux petites villes de deux bourgs ou de deux villages. Pour cette cause l'on ne considère point le lieu où les orateurs demeurent mais les lieux où ils sont nés...

3 - Quand la fille n'a aucun bien ou que le parent la veut doter ou luy donner mariage avantageux. Pour les 3° et 4° degré, il suffit d'exprimer que la fille a peu de biens, c'est à dire une dot très peu considérable. Quand il s'agit du 3° degré, du 2° et 3° il faut dire que le parent augmentera la dot autrement la dispense ne serait pas accordée.

4 - Quand la fille a 24 ans ou plus et quelle n'a trouvé personne pour se marier selon sa condition et biens.

Les causes honnêtes incitent le Pape à accorder des dispenses de mariage, sous l'espérance de la paix et du repos des familles ou de l'utilité des orateurs.

 

- Les infamantes

1 - Il y a eu copule entre les orateurs.

2 - Il y a soupçon de copule ou la conduite qu'ils ont eue ensemble que ceux qui les connaissent croyent qu'entr'eux il y peut avoir quelque mauvais commerce. Si bien que s'ils ne se mariaient pas cela ferait un grand préjudice à la fille, jusqu'à ne pas pouvoir trouver personne qui la voulut.

Quand il y a eu une des deux causes, il est inutile d'en alléguer une honnête pour obtenir une dispense.

Les causes infamantes incitent le pape à accorder des dispenses de mariage afin de couper pied au désordre ou de l'empêcher.

Il n'y a que les causes infamantes qui puissent exciter la bonté et la clémence du Pape d'accorder les dispenses de mariage appelées in forma pauperum, c'est à dire entre personnes qui sont si pauvres, qu'ils vivent seulement de leur travail et industrie ou qui n'auraient pas moyen de les obtenir autrement à moins d'y employer la plus grande partie de leurs biens vu que les personnes de peu de fortune et de biens trouvent assez à se marier sans que ce soit avec leurs parents. Ainsi ceux qui obtiennent de telles dispenses doivent bien examiner leur conscience et biens. Car c'est une grande faveur que de les obtenir sur la cause, qu'ils sont pauvres, qu'ils vivent de leur travail et industrie…

Telles étaient en théorie les modalités de demandes et d’obtention des dispenses. Il convenait de « cocher les bonnes cases ».

Ces arguments qu’il fallait présenter, les prêtres les connaissaient. Aussi trouve-t-on trace dans les courriers de formules stéréotypées : « Ils vivent de leur travail et industrie » - « si elle ne peut se marier avec … elle ne trouvera pas d’autre parti » - « Ce mariage mettra fin aux procès, ou évitera des procès ». Des écrits qui peuvent mettre en doute la réalité de la situation telle qu’elle est présentée.

Pour le prêtre il y a de plus un sujet délicat : le coût de la dispense. Il ne veut pas brusquer des demandeurs réticents à payer une somme même modique. Quand il le peut, il plaide la gratuité.

Est-ce le poids de la tradition ? Ou le zèle des prêtres ? Les curés recommencent à bénir des unions.

Et ils découvrent que certaines situations ne rentrent pas dans les normes. Nous citerons quelques-unes de ces affaires qui ont mis dans l’embarras le clergé. Elles seront illustrées par quelques exemples qui peuvent être consultés dans le chapitre intitulé « Morceaux choisis ».

On leur demande beaucoup de choses à ces prêtres. Souvent désemparés, ils profitent d’une demande de dispense pour ajouter quelque note les concernant. Ainsi leur fatigue (certains sont âgés), le mauvais état de l’église, le manque d’informations sur la conduite à tenir, la qualité des fidèles parfois qualifiés de « bornés », et surtout le discrédit du mariage religieux.

 

Monseigneur

J’ai l’honneur de vous présenter la requête ci-incluse pour un de mes paroissiens et une paroissienne voisine. La religion a si peu de force que l’esprit de ces pauvres ignorants que l’on peut considérer comme acte héroïque de leur part de se soumettre à demander la dispense dont ils ont besoin. Il parait qu’en effet ils sont parents au quatrième degré, comme je l’ai vérifié par les recherches que j’ai faites. Quelles raisons puis-je alléguer à votre grandeur, Monseigneur, si ce n’est que les parties ayant des vues l’un sur l’autre, l’empire de la crainte de Dieu ne sera pas assez forte pour les détourner. Je regarde donc nécessaire de leur accorder la dispense pour entretenir la dernière étincelle de religion par laquelle ils se distinguent encore du commun de ce que l’on appelle fidèles.

Louberes desservant Marcillac 20 mars 1804

 

Monsieur

J’ai tache de remplir le plus exactement qu’il m’a été possible la commission dont il vous a plu de me charger par votre lettre du 7 juillet dernier. C’est une tâche difficile à remplir parce qu’on a affaire à des gens si bouchés qu’il faut leur suggérer ce qu’ils ont à dire. Néanmoins je ne crois pas que la vérité soit blessée, les choses sont telles que je les ai exposées, je le sais par moi-même et les témoins le savent aussi bien que moi quoiqu’il ait fallu que je leur aye fait dire.

Les maires et les notaires ôtent sans malice la confiance due aux ministres de l’Eglise et éloignent ainsi quelques ignorants en nous mettant dans l’obligation de contredire l’avis qu’on leur a donné et qu’ils suivent de préférence parce qu’il est plus favorable. Les deux personnes dont il s’agit avaient conseillé pour leur mariage l’officier public plutôt que l’officier de l’Eglise et aujourd’hui c’est une coutume invariable. Ces messieurs répondent pour le civil là où ils devraient instruire sur les droits de la puissance ecclésiastique. Ils induisent ainsi les consultants dans une erreur dont ils sortent avec peine. C’est ce que je viens d’éprouver à l'égard de ces deux personnes qui sont si bornées qu’il n’est pas possible de leur faire entendre raison.

Marcillac Loubere Curé 24 juillet 1810

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Un clergé très âgé et en nombre insuffisant

 

1814 : Sous la cote 2 V 99, on peut trouver pour quelques paroisses des listes de mariages civils. Mariages qui n’ont pas été bénis par des prêtres : Salles, Saint-Genès, Sainte- Colombe, Tourtoyrac-Belvès, Belvès, Pessac, Canéjan, Soussac, Cadillac, Larroque, Omet, Donzac.

Ont été relevés 1104 demandes de dispense qui figurent dans le tableau joint.

On peut regretter qu’à partir de 1815, les écrits, réduits à l’essentiel, perdent toute leur saveur. Leur richesse documentaire en pâtit.

Un tableau de plus de 1100 saisies de dispenses entre 1802 et 1822 est disponible sur ce lien.

 


Morceaux choisis

Parmi toutes les demandes, il fallait faire un choix. Les paragraphes traitant de généalogie ont été négligés au profit des écrits qui témoignent des valeurs portées par la société de ces temps-là, celles des années qui ont suivi l’époque révolutionnaire.

Annulation d’un mariage béni par un « Intrus »

1 - Bordeaux en 1810 - Anne Guillet sollicite l’annulation de son mariage

1810 Vu la supplique à nous présentée par Anne Vergnes native et habitante de la ville de Bordeaux à l'effet d'obtenir de nous la déclaration de nullité de son mariage avec Antoine Guillet aussi de Bordeaux.

Vu l'extrait des registres de la paroisse de St André de cette ville par lequel il couste que la bénédiction nuptiale fut impartie audit sr Antoine Guillet et à Anne Vergnes le huit septembre 1801.

Considérant que le