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Par Monique Lambert

« De la nécessité de donner du vin aux soldats », tel était le titre du Mémoire de M. Faure, ancien médecin militaire.
On peut lire dans le Recueil des Actes de l’académie des Sciences, Belles lettres et Arts de Bordeaux (1849), l’analyse de cet ouvrage par M. Valat.

M. Faure, ancien médecin militaire à Toulon, propose d’introduire à l’avenir l’usage de donner du vin aux soldats; il croit cette mesure aussi utile à l’hygiène de l’armée, qu’elle est favorable aux intérêts de l’industrie vinicole. En outre, il fait remarquer que cette boisson est entrée comme élément indispensable dans l’alimentation de toutes les classes de la société, et qu’il n’est point juste de la refuser au citoyen armé pour la défense de son pays, lorsque les plus pauvres paysans et le plus modeste ouvrier ne s’en privent pas.

La conservation des soldats en temps de paix n’est pas un problème ni aussi facile ni aussi avancé qu’on pourrait le supposer; des améliorations importantes ont été réalisées par les divers gouvernements qui se sont succédés depuis 1789. Les inspections médicales que l’administration de la guerre a prescrites depuis 1839 ont donné lieu à des mesures utiles qui ont augmenté le bien-être de l’armée…

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Ces résultats prouvent à la fois l’importance de la question, et la nécessité d’un nouveau progrès pour rapprocher la situation hygiénique de nos soldats de l’hygiène civile normale. Parmi les moyens à proposer et qui ont surtout attiré l’attention de M. Faure, chargé avec m. Guyon de l’inspection médicale du 5° arrondissement pendant l’année 1842, on doit mettre en première ligne l’usage du vin, cette boisson à la fois saine et fortifiante, que la France produit avec tant d’abondance et fournit à si bon marché.

Ses propriétés reconnues, lorsqu’il est pris modérément, sont de faciliter la digestion, de prévenir plusieurs maladies, d’échauffer et de fortifier à la fois; elles sont, dans la question soulevée, d’un importance incontestable, à cause de l’âge critique du conscrit dont la constitution n’est pas formée, ou tout au moins pas encore fixée. Ainsi on lui refuse, au moment où il ressent plus vivement le besoin, ce lait nourricier dont il a pris l’habitude depuis sa tendre enfance, et que la terre qu’il vient de quitter lui fournissait avec prodigalité; il y a injustice et cruauté

Obligé d’aller vivre loin des lieux qui l’ont vu naître, contraint de subir la double action d’un climat étranger et d’un développement organisateur, il aurait besoin plus que l’ouvrier, plus que le paysan, d’une nourriture substantielle qui l’aide à triompher des épreuves auxquelles il est soumis. Nous ne pouvons oublier de signaler les affections morales qui ont un empire si puissant sur nos jeunes soldats : le mal du pays est le plus redoutable fléau de l’armée; on ne le guérira jamais radicalement; mais on peut l’adoucir, en diminuer les effets par l’usage que recommande M. Faure. Il est inutile d’insister davantage sur les motifs de convenance, de justice et d’utilité que le mémoire fait ressortir avec beaucoup de force. Il est à envisager la question sous le point de vue économique et industriel.

D ’abord, il ne faut pas supposer que la dépense s’élève à une somme bien considérable ; on ne doit pas compter plus de 300 000 hommes dans l’armée active qui exigent l’application de la mesure générale : à I/2 litre de vin par jour (comptons 25 c)le litre), c’est 37 000 fr., et dans l’armée 13 687 500 fr. Le vin peut d’ailleurs être remplacé, sans trop de désavantage, par le cidre dans plusieurs localités. Cette augmentation du budget de la guerre, déjà très élevé pour l’entretien de notre armée, doit être mise en balance : 1° avec les principes d’hygiène et d’utilité déjà signalés ; 2° avec l’économie réelle qui résulte de la conservation d’un certain nombre de soldats.

Enfin, les produits de notre sol, bien que pour une médiocre quantité, trouveront un placement qui n’est pas sans importance. Plusieurs départements, dont la culture a tant souffert sous ce rapport, verront accroître leurs revenus, et feront face aux exigences nouvelles du fisc ou aux nécessités de la culture ; en outre, ils seront encouragés à produire.
L’auteur du Mémoire ne peut s’empêcher de se plaindre du dédain avec lequel fut accueillie sa proposition par l’administration de la guerre, il y a quelques années, et  attaque avec l’arme du ridicule l’étrange pensée du ministre de la guerre qui mit au concours l’invention d’une boisson fabriquée économiquement pour  l’usage des soldats. Ce projet extravagant qui heureusement n’a pas eu de suite, est à peine croyable.


(06/2013)